Comprendre l’évolution du monnayage des Carolingiens nécessite d’analyser les émissions des quinze souverains qui se sont succédé à la tête de cette dynastie franque. Ces pièces, majoritairement frappées en argent, témoignent d’une volonté politique forte d’unification économique et administrative, marquée par l’adoption du denier comme référence unique et la suppression progressive de l’or sauf exception. L’identification de ces monnaies, parfois rendue complexe par la multiplicité des ateliers et l’apparition de variantes inédites révélées par l’archéologie récente, offre un éclairage direct sur les grandes réformes de Charlemagne, l’essor du christianisme et l’affaiblissement inéluctable du pouvoir central face aux invasions vikings et à la montée de la féodalité.
Une réforme monétaire majeure impose l’argent comme étalon
L’histoire numismatique de la période carolingienne commence par une rupture nette avec les pratiques précédentes. Les souverains de cette dynastie engagent des réformes profondes pour redynamiser les échanges commerciaux en Europe de l’Ouest. L’argent devient le métal étalon de référence, remplaçant quasi intégralement l’or qui dominait encore sous les Mérovingiens et l’Empire romain. Cette transition répond à une pénurie d’or mais aussi à un besoin de liquidités plus adaptées aux transactions quotidiennes de l’époque.

Les deniers mérovingiens, souvent qualifiés de “dégénérés” en raison de leur faible qualité et de leur aspect irrégulier, disparaissent progressivement. Pépin le Bref et son fils Charlemagne décident de corriger cette dérive. Ils adoptent un denier d’aspect totalement nouveau. La pièce devient plus plate et plus large, offrant une surface plus lisible pour y apposer les symboles du pouvoir. Les autorités cherchent à homogénéiser le poids de ces nouvelles espèces, fixant une masse théorique aux alentours de 1,70 gramme pour les émissions les plus lourdes, bien que des variations existent selon les périodes.
Le type monétaire se standardise également pour faciliter la reconnaissance de la monnaie à travers tout le royaume. On retrouve généralement une légende disposée sur deux lignes, un monogramme royal, le nom du souverain ou celui de la ville émettrice. Des symboles chrétiens comme la croix ou le temple tétrastyle apparaissent fréquemment. Ce processus de restauration monétaire, bien que vigoureux sous les premiers Carolingiens, subit des pressions intenses. Dès la seconde moitié du IXème siècle, la contestation de l’autorité impériale entraîne un nouveau morcellement de la production, annonçant la féodalisation du monnayage.
Pépin le Bref instaure les bases du denier carolingien
Pépin le Bref, fondateur de la dynastie après avoir déposé le dernier roi mérovingien Childéric III en 751, initie le mouvement de réforme. Son règne marque la transition entre l’anarchie monétaire précédente et la rigueur carolingienne. Peu après son avènement, il promulgue le capitulaire de Ver-sur-Oise (754-755). Ce texte législatif définit les caractéristiques du nouveau denier et ordonne qu’on ne frappe pas plus de 22 solidi à la livre. Cela correspond à une émission de 264 deniers pour une livre de métal.

Le poids de ces premières pièces se situe aux alentours de 1,24 gramme. Ces monnaies d’argent portent fièrement la marque du nouveau roi. On y observe souvent les lettres R P pour Rex Pipinus ou R F pour Rex Francorum (Roi des Francs). Le revers de ces pièces présente des types variés, incluant des figures géométriques, des monogrammes ou le nom de l’atelier de frappe, comme celui d’Angers identifié par les lettres ANDE.
L’héritage de Pépin le Bref ne se limite pas à la politique. En partageant son royaume à sa mort en 768 entre ses deux fils, Charles (le futur Charlemagne) et Carloman, il laisse une structure monétaire en pleine mutation. Les bases sont posées pour que ses successeurs amplifient cette uniformisation. Cependant, la cohabitation entre ses fils ne dure guère, Carloman mourant prématurément en 771, laissant le champ libre à Charlemagne pour parachever l’œuvre paternelle.
La rareté extrême du monnayage de Carloman Ier
Le frère cadet de Charlemagne, Carloman Ier, règne une très courte période, de 768 à 771. Il reçoit lors du partage l’Austrasie, l’Alémanie et la Thuringe. Son monnayage reste aujourd’hui extrêmement confidentiel en raison de la brièveté de son pouvoir. Les numismates ne connaissent que très peu d’exemplaires attribués à ce souverain, répartis sur seulement sept ateliers identifiés.

Identifier une monnaie de Carloman demande une attention particulière. Son monnayage se différencie de celui de son frère par un monogramme spécifique. Celui-ci intègre la lettre M, absente du monogramme de Charlemagne. Il existe deux variétés principales de cette signature royale : la première développe toutes les lettres du nom CARLOM, tandis que la seconde adopte une forme bilinéaire superposant les syllabes CAR et LOM.
Certaines pièces trouvées près de Toulouse illustrent les difficultés d’attribution propres à cette époque trouble. Des deniers portant la légende CALAMAN RE au droit et TOLOSA CIVI au revers posent question. Il pourrait s’agir d’une monnaie immobilisée, frappée au nom d’un souverain défunt, ou d’une émission réelle de Carloman dont la légende se rapproche de CARLAMANVS REX. La rareté de ces artefacts en fait des témoins précieux de cette parenthèse historique avant l’unification totale sous Charlemagne.
Charlemagne unifie le système et impose le denier lourd
Charlemagne, couronné empereur en l’an 800, mène une politique d’expansion territoriale et de centralisation administrative sans précédent. Son règne, qui s’étend de 768 à 814, correspond à l’apogée de la production monétaire franque. Il impose une nouvelle réforme majeure en 793-794 qui alourdit le denier, lui donnant une valeur et un prestige accrus. Le poids de la pièce augmente, renforçant sa crédibilité dans les échanges internationaux. Ces nouvelles espèces portent souvent le monogramme carolin entouré de la légende CARLVS REX FR, affirmant la puissance du pouvoir régalien sur l’ensemble du territoire.

À partir de 812, une évolution stylistique notable intervient. Suite à la reconnaissance de son titre impérial par l’empereur d’Orient Michel Ier, Charlemagne ordonne l’émission de deniers arborant son buste lauré et drapé. Cette iconographie reprend délibérément les codes des empereurs romains de l’Antiquité, symbolisant la Renovatio Imperii ou renaissance de l’Empire. La légende devient alors KAROLVS IMP AVG. Toutefois, ces pièces à portrait demeurent exceptionnelles, la majorité des frappes conservant le monogramme ou la croix.
L’administration impériale multiplie les ateliers de frappe pour couvrir l’immense territoire conquis, qui va de la Saxe à l’Espagne (marche d’Espagne) et de l’Italie à la Mer du Nord. Des villes comme Mayence (MOGONTIA), Melle (METALLVM) ou Milan émettent des quantités importantes d’argent. On trouve même des oboles bractéates, frappées sur une seule face, témoignage de techniques locales ou de nécessités spécifiques. Charlemagne contrôle strictement ces émissions pour garantir la teneur en argent et le poids, faisant de sa monnaie un instrument de souveraineté incontesté.
Louis le Pieux prolonge l’œuvre impériale et religieuse
Fils de Charlemagne, Louis le Pieux (814-840) hérite d’un empire immense qu’il tente de maintenir uni malgré les pressions internes. Sur le plan numismatique, il s’inscrit d’abord dans la continuité de son père. Jusqu’en 819, il conserve les types monétaires créés précédemment. Il innove ensuite avec des deniers portant le nom de l’atelier inscrit en plusieurs lignes ou en légende circulaire. L’atelier de Melle, riche de ses mines d’argent, continue de fournir une grande partie du métal nécessaire aux frappes, comme en témoignent les pièces arborant des outils de monnayeur (coins et marteaux) au revers.

La grande innovation du règne réside dans l’apparition du type au temple. Entre 822 et 840, les deniers affichent au revers un temple tétrastyle entouré de la légende CHRISTIANA RELIGIO. Contrairement aux émissions précédentes, ces pièces ne mentionnent plus systématiquement l’atelier d’origine. Ce choix symbolique place la religion chrétienne au centre de l’identité impériale, au-dessus des particularismes géographiques. Ce type devient extrêmement courant et circule dans toute l’Europe.
Parallèlement aux émissions de masse en argent, Louis le Pieux autorise des frappes exceptionnelles. Des solidi (sous) en or sont produits, principalement dans le nord de la Gaule. Portant la légende MVNVS DIVINVM, ces pièces d’or servent surtout au commerce de prestige et aux échanges avec les peuples du Nord de l’Europe. Elles restent d’une grande rareté. Louis émet aussi des oboles, valant la moitié d’un denier, pour faciliter les petites transactions du quotidien.
L’Édit de Pîtres marque le règne de Charles II le Chauve
Le partage de l’Empire lors du traité de Verdun en 843 attribue la Francie occidentale à Charles le Chauve. Son règne (843-877) est marqué par une lutte constante pour asseoir son autorité face à ses frères et aux invasions normandes. En 864, il promulgue l’Édit de Pîtres, une tentative ambitieuse de reprise en main du système monétaire. Ce texte législatif réaffirme le monopole royal et tente de limiter la fraude et la fausse monnaie qui prolifèrent. Les deniers frappés après cet édit portent la légende Gratia Dei Rex (Roi par la grâce de Dieu) et continuent d’utiliser le monogramme royal au centre.

L’Édit de Pîtres fixe théoriquement le nombre d’ateliers autorisés à dix, afin de mieux contrôler la production. Ces lieux sont stratégiques pour l’administration et le commerce du royaume. Cependant, l’examen des pièces retrouvées montre une réalité plus nuancée. On recense plus d’une centaine de noms de lieux différents sur les revers des monnaies de cette époque. Les travaux de chercheurs comme Jean Lafaurie suggèrent que les coins (les matrices servant à frapper) étaient fabriqués dans les ateliers officiels puis envoyés dans les centres administratifs locaux pour la frappe effective, expliquant cette diversité apparente malgré la centralisation théorique.
Voici la liste des dix ateliers officiels désignés par l’Édit de Pîtres :
- Le Palais (atelier itinérant attaché à la cour)
- Quentovic (port majeur sur la Manche)
- Rouen
- Reims
- Sens
- Paris
- Orléans
- Chalon-sur-Saône
- Melle (pour ses mines d’argent)
- Narbonne
L’effritement du pouvoir royal disperse les frappes monétaires
Après la mort de Charles le Chauve, la dynastie carolingienne entre dans une phase de déclin accéléré. Les règnes deviennent plus courts et l’autorité des souverains s’amenuise face aux grands féodaux et aux périls extérieurs. Louis II le Bègue, Louis III et Carloman II se succèdent rapidement. Leurs monnaies se font plus rares et reprennent souvent les types précédents. On assiste à des phénomènes d’immobilisation : des ateliers continuent de frapper des monnaies au nom d’un roi mort (comme Charles) par habitude ou pour conserver la confiance des usagers, rendant la datation précise parfois délicate.
Charles le Gros, qui réunifie brièvement l’empire, finit déposé en raison de son incapacité à gérer les attaques vikings et sa propre santé défaillante. Eudes, comte de Paris et premier roi robertien (non carolingien par le sang mais élu roi), interrompt la succession dynastique. Ses monnaies, frappées notamment à Toulouse ou Paris, portent son propre monogramme ODDO. Le retour des Carolingiens avec Charles III le Simple ne suffit pas à enrayer la dégradation du système. Sous son règne, le titre des monnaies chute : elles ne contiennent plus qu’environ 85 % d’argent. Le poids des deniers diminue également, conséquence directe de l’anarchie politique et économique.
Les derniers rois, de Louis IV d’Outre-mer à Louis V le Fainéant, ne contrôlent plus qu’un territoire réduit autour de Laon et Reims. Le droit de battre monnaie, jadis prérogative exclusive du roi, est usurpé par de nombreux princes ecclésiastiques et seigneurs laïcs. C’est la naissance du monnayage féodal. Les deniers de Lothaire ou de Louis V sont aujourd’hui des pièces rares, témoins ultimes d’une dynastie qui a façonné l’Europe avant de s’éteindre en 987 avec l’avènement d’Hugues Capet.
Caractéristiques techniques et évolution des ateliers
L’étude des monnaies carolingiennes repose sur l’analyse de leurs caractéristiques physiques et géographiques. Le tableau ci-dessous synthétise les évolutions majeures du denier argent à travers les principaux règnes, illustrant la tentative de standardisation suivie de la fragmentation progressive.
| Souverain | Période | Type dominant | Poids théorique (approx.) | Caractéristique notable |
| Pépin le Bref | 751-768 | Monogramme RP / RF | 1,24 g | Premier denier carolingien, fin des types mérovingiens. |
| Charlemagne | 768-814 | Monogramme / Buste impérial | 1,70 g (après 793) | Réforme du denier lourd, centralisation forte. |
| Louis le Pieux | 814-840 | Christiana Religio (Temple) | 1,70 g | Type “au temple” universel, sans nom d’atelier. |
| Charles le Chauve | 843-877 | Gratia Dei Rex | Variable | Édit de Pîtres, tentative de contrôle des ateliers. |
| Charles le Simple | 898-922 | Monogramme simplifié | En baisse | Baisse du titre d’argent (85%), début de la féodalisation. |
Les ateliers de frappe, ou hôtels des monnaies, jouaient un rôle logistique fondamental. Si Melle reste incontournable grâce à ses ressources minières, des ports comme Quentovic (aujourd’hui disparu, situé près d’Étaples) étaient vitaux pour le commerce avec l’Angleterre et le monde scandinave. La découverte de monnaies de cet atelier, comme celle réalisée par un prospecteur amateur, confirme l’importance de ces sites côtiers avant leur destruction par les raids vikings. L’analyse des coins montre que même lors des périodes de troubles, une certaine organisation administrative perdurait, les matrices étant souvent gravées centralement avant d’être distribuées.















