Le monnayage des Leuques, centré sur l’oppidum de Boviolles (Meuse), témoigne de la puissance de ce peuple allié de Rome. Il se compose principalement de potins « à la tête d’indien », de deniers d’argent et de bronzes épigraphes Matugiinos. Ces émissions marquent l’histoire économique de la Gaule Belgique avant et après la conquête de César.
Origines et localisation géographique du peuple leuque
Les textes antiques et la toponymie permettent de situer précisément le territoire de cette peuplade. Le nom Leuci provient de la racine celtique leucos ou leucet(i)o-, qui signifie « clair », « brillant » ou « éclair ». Cette étymologie suggère une désignation des membres de la tribu comme étant « les fulgurants ». Cette racine linguistique se retrouve fréquemment dans l’onomastique gauloise, tant pour des noms de personnes que pour des théonymes, tel Leucetius, une épithète associée au dieu Mars. Les origines légendaires rapportées par les auteurs anciens affirment que les peuples belges, incluant les Leuques, les Trévires et les Médiomatriques, seraient issus des rives du Rhin avant d’entamer leurs migrations vers l’ouest.

L’assise territoriale de la cité se définit par une forme allongée, délimitée à l’est par la ligne de crête des Vosges et à l’ouest par la vallée de la Meuse. Cette géographie place les Leuques au contact immédiat de voisins puissants : les Médiomatriques au nord, les Lingons et les Séquanes au sud. Intégrés administrativement à la province de Gaule Belgique sous le règne d’Auguste, vers 20 avant notre ère, ils occupaient une position stratégique sur les grands axes de communication fluviaux et terrestres.
Les frontières exactes restent théoriques et se basent souvent sur une méthode régressive partant des limites des anciens diocèses médiévaux, supposés reprendre les contours des cités gallo-romaines. La présence de grandes enceintes fortifiées jalonne ce territoire. On recense des sites majeurs comme l’enceinte de Sion en Meurthe-et-Moselle ou le camp d’Affrique à Messein. Ces places fortes témoignent d’une occupation dense et structurée, nécessaire au contrôle des flux commerciaux traversant la Lorraine actuelle.
Le statut politique des Leuques semble particulier. Contrairement à d’autres peuplades, ils n’ont jamais pris les armes contre Rome. Cette neutralité, voire cette alliance précoce, leur a probablement permis de bénéficier du statut de « Cité alliée », garantissant une certaine autonomie. Cette position favorable a sans doute stimulé le développement économique rapide de leurs centres urbains et favorisé une circulation monétaire intense dès le premier siècle avant notre ère.
L’oppidum de Boviolles comme centre de production monétaire
Le site de Boviolles, correspondant à l’antique Nasium, s’impose comme le cœur du pouvoir politique et économique des Leuques à la fin de l’Indépendance gauloise. Cet oppidum, le plus vaste du territoire avec une superficie estimée entre 60 et 80 hectares, a livré une quantité impressionnante de découvertes numismatiques. Plus d’un millier de monnaies y ont été répertoriées, confirmant son rôle de plaque tournante pour les échanges régionaux et internationaux.
La découverte d’un atelier monétaire sur le site même de Boviolles au XIXe siècle constitue une preuve irréfutable de la frappe locale de monnaies. Cette activité métallurgique spécialisée indique que l’autorité émettrice résidait sur cet oppidum. La concentration des trouvailles, notamment des statères et des bronzes frappés, désigne ce lieu comme le centre névralgique de l’émission fiduciaire du peuple leuque.

L’analyse du mobilier archéologique renforce cette vision d’une capitale économique prospère. Les fouilles ont mis au jour des amphores à vin italiques et de la céramique campanienne, attestant de relations commerciales suivies avec la péninsule italique bien avant la fin de la Guerre des Gaules. Boviolles ne servait pas uniquement de refuge, mais fonctionnait comme un véritable pôle artisanal et commercial connecté aux réseaux de longue distance.
Après la conquête, les Romains ont favorisé le développement de ce secteur en édifiant, en contrebas de l’oppidum, la ville gallo-romaine de Nasium. Cette agglomération nouvelle a profité d’investissements considérables, se dotant d’une parure monumentale comprenant un forum, des thermes et de nombreux temples. Cette continuité d’occupation démontre la persistance de l’importance stratégique de ce lieu pour l’administration romaine et l’élite locale.
Typologie et variantes des potins à la tête d’indien
Le monnayage le plus emblématique des Leuques reste sans conteste la série des potins en bronze coulé, connus sous l’appellation familière de « tête d’indien ». Cette dénomination provient du profil figurant à l’avers, caractérisé par une coiffure traitée en grosses mèches et ceinte d’un bandeau. Ces pièces présentent une grande diversité typologique qui a fait l’objet de classements précis par les numismates, notamment Simone Scheers.
L’avers de ces monnaies montre généralement une tête tournée à gauche. Le traitement de la chevelure varie, mais on retrouve souvent trois mèches distinctes rejetées en arrière. Le cou est fréquemment orné de traits représentant probablement un torque ou un vêtement. Le profil, parfois qualifié de naturaliste pour les premières séries, tend à se styliser au fil des émissions. Le revers figure systématiquement un sanglier, animal totémique par excellence, accompagné de symboles divers entre les pattes ou au-dessus du dos.

Voici les principales classes de ces potins définies par les travaux numismatiques :
- Classe Ia : Tête avec bandeau plein orné d’une ligne ondulée. Au revers, sanglier avec double volute entre les pattes. Le style du visage reste assez détaillé.
- Classe Id : Se différencie par une ligne d’exergue ornée d’un motif en forme de goutte renversée. Certaines variantes montrent un sanglier doté de deux pattes avant distinctes.
- Classe Ip (Type du Tremblois) : Le profil diffère sensiblement avec un nez et une bouche évoquant les potins séquanes. Le revers présente deux annelets collés entre les pattes du sanglier.
La fabrication de ces potins semble avoir été massive, comme en témoigne la large diffusion des trouvailles, s’étendant bien au-delà du territoire leuque, jusqu’en Bourgogne et même dans les fossés du site d’Alésia. Le poids moyen de ces pièces oscille entre 3,5 et 4 grammes, bien que les diamètres puissent varier de 14 à 22 mm. Cette hétérogénéité n’empêche pas une cohérence visuelle forte qui identifie immédiatement l’émetteur.
Il convient de noter que l’interprétation des motifs demande une observation attentive des deux faces. De nombreux classements anciens se contentaient d’analyser le symbole présent entre les pattes du sanglier. Or, la combinaison des variantes de coiffure à l’avers et des motifs au revers permet d’établir une chronologie relative plus fine de ces émissions, qui débutent probablement vers 75 avant J.-C. et perdurent durant la période de la Guerre des Gaules.
Le monnayage d’argent et la zone du denier
Les Leuques s’inscrivent pleinement dans la zone économique dite « du denier ». Cette aire géographique, couvrant le centre-est de la Gaule, privilégiait l’usage de la monnaie d’argent alignée sur l’étalon romain, facilitant ainsi les transactions avec la République romaine. Les deniers à la légende SOLIMA et COLIMA illustrent parfaitement cette intégration monétaire.
Ces pièces d’argent présentent à l’avers une tête tournée à gauche, dont la chevelure est traitée en mèches ondulées parallèles. La légende SOLIMA figure devant le visage. Au revers, on observe un cheval galopant à gauche, surmontant parfois un poisson ou un autre symbole, accompagné de la légende COLIMA. Ces inscriptions restent difficiles à interpréter avec certitude mais pourraient désigner des magistrats monétaires ou des chefs locaux.
On observe deux styles distincts pour ces deniers. La première classe offre un droit assez fin avec un traitement relativement réaliste du visage. La seconde classe propose une effigie beaucoup plus stylisée, où un gros œil en amande domine et où le nez termine directement le front, sans dépression nasale marquée. Cette évolution stylistique pourrait correspondre à des phases d’émissions successives ou à des ateliers différents.
La circulation de ces deniers est attestée avant même le début de la Guerre des Gaules. Leur présence dans des contextes archéologiques précoces, comme le trésor de La Villeneuve-au-Roi, confirme l’ancienneté des frappes d’argent chez les Leuques. La plupart des exemplaires retrouvés sont frappés sur des flans courts, ce qui occulte souvent une partie de la légende ou des motifs périphériques, rendant l’identification complète parfois délicate pour les exemplaires isolés.
Les bronzes frappés épigraphes Matugiinos
Une autre série majeure attribuée aux Leuques est constituée par les bronzes frappés portant la légende MATVGIINOS. Ces monnaies se rencontrent très majoritairement sur et autour de l’oppidum de Boviolles, ce qui ancre leur origine géographique sans ambiguïté. Elles marquent une évolution technique par rapport aux potins coulés, adoptant la technique de la frappe au marteau.

L’iconographie de ces bronzes est riche en symboles :
- Avers : Buste ou tête casquée tournée à gauche, souvent avec un cimier. Un torque est visible au cou. La légende MATVGIINOS s’inscrit devant le visage.
- Revers : Cheval au galop à gauche, surmonté d’un oiseau. Sous le cheval, on trouve généralement un poisson et une rosace ou un globule cerclé. La légende est répétée.
L’interprétation du terme MATVGIINOS suscite l’intérêt des linguistes et des historiens. Le mot se compose de la racine matu-, qui possède une double signification en celtique : elle peut désigner « l’ours » ou signifier « bon », « favorable ». La terminaison -geno renvoie à la naissance ou à la lignée. Ainsi, ce nom pourrait se traduire par « Celui de la lignée de l’ours » ou « Celui qui est de bonne naissance ». L’ours étant un animal emblématique de la royauté celtique, cette référence souligne le rang élevé du personnage mentionné.
L’identité de Matugiinos reste mystérieuse. Il pourrait s’agir d’un chef gaulois ayant exercé le pouvoir à Boviolles, d’un magistrat monétaire ou même d’une figure divine ou héroïque tutélaire. La présence de son nom sur le numéraire indique en tout cas une volonté d’affirmation politique forte. Bien que datées généralement du premier siècle avant notre ère, la chronologie précise de ces émissions reste sujette à discussion parmi les spécialistes.
Relations politiques avec Rome et contexte militaire
La documentation historique, notamment les Commentaires sur la Guerre des Gaules de César, éclaire le contexte politique dans lequel ces monnaies ont circulé. En 58 avant J.-C., les Leuques fournissent du blé à l’armée romaine. Cette aide intervient à un moment critique où César fait face aux Suèves d’Arioviste et doit gérer des troubles au sein de ses propres troupes.
Les données numismatiques apportent un éclairage singulier sur cet épisode. Les archéologues ont noté une absence significative de monnaies républicaines romaines datées de la décade 59-50 avant J.-C. sur l’oppidum des Leuques, alors que les périodes précédentes et suivantes sont bien représentées. Cette anomalie statistique suggère une hypothèse séduisante : l’aide alimentaire fournie par les Leuques n’aurait pas été vendue, mais offerte gracieusement à César. Ce geste diplomatique fort expliquerait l’absence de numéraire romain contemporain correspondant à un paiement.
Ce soutien logistique a probablement garanti aux Leuques la bienveillance du conquérant. Après la pacification de la Gaule, les faveurs de l’administration impériale se sont naturellement portées vers ce peuple fidèle. Cette alliance ancienne a permis à l’aristocratie leuque de maintenir sa puissance et de continuer à émettre ou utiliser son propre numéraire pendant une période de transition.
L’histoire des Leuques croise à nouveau la grande histoire romaine en 69 après J.-C., lors de l’année des quatre empereurs. Tacite relate le passage des légions de Fabius Valens à travers le territoire leuque. Alors que la ville voisine de Divodurum (Metz) subit un massacre, les Leuques, alertés, envoient leurs élites au-devant des troupes romaines pour garantir la sécurité de leur population. Cet épisode confirme la capacité de réaction politique de la cité et sa richesse, capable de soutenir le passage d’une armée de 40 000 hommes.

Transfert du centre de pouvoir vers Tullum
Au cours du premier siècle de notre ère, une réorganisation territoriale majeure s’opère au sein de la cité. Le centre de gravité politique se déplace de Nasium (Boviolles/Naix-aux-Forges) vers Tullum (Toul). Si Nasium a profité des premières libéralités romaines, Toul s’impose progressivement grâce à sa position géographique supérieure.
Tullum bénéficie d’une situation centrale au sein du territoire et se trouve au carrefour de voies de communication vitales. La grande voie romaine reliant Lyon au Rhin, en passant par Metz et Trèves, traverse la ville. De plus, la présence de la Moselle offre un accès direct au commerce fluvial, un atout économique indéniable que ne possédait pas Nasium, située sur l’Ornain.
Les données archéologiques montrent que le développement urbain de Toul est plus tardif que celui de Nasium. Aucune monnaie ou structure antérieure au milieu du premier siècle n’y a été retrouvée en abondance comparable. Le transfert du chef-lieu administratif semble effectif dans la seconde moitié du premier siècle. Une inscription sur tablette de bois découverte aux Pays-Bas mentionne « Tulo Loucoru » (De Toul des Leuques), attestant du statut officiel de la ville dès les années 40-50 après J.-C.
| Caractéristique | Nasium (Boviolles/Naix) | Tullum (Toul) |
| Période dominante | Fin Indépendance – Début Empire | Haut Empire et Bas Empire |
| Type de site | Oppidum de hauteur puis ville de plaine | Ville de plaine |
| Atouts géographiques | Contrôle de la vallée de l’Ornain | Carrefour voie Lyon-Rhin / Moselle |
| Découvertes monétaires | Très abondantes (Gauloises et Romaines précoces) | Moins denses pour la période précoce |
| Statut | Capitale originelle probable | Chef-lieu de Cité gallo-romaine |
Ce déplacement de capitale marque la fin de l’ère du monnayage indigène proprement dit. L’intégration complète dans l’Empire romain uniformise la circulation monétaire, reléguant les potins et les bronzes au rang de témoins d’une époque révolue où les Leuques affirmaient leur identité à travers leurs propres émissions.















