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Monnaies satiriques Napoléon III : Histoire et origine

In Monnaies
Cette monnaie de 10 centimes a été gravée à la main ; l’empereur y fume une pipe, coiffé d’un casque à pointe allemand ; la date de frappe est remplacée par 1870 (date de la défaite de Sedan) ; l’auteur n’aura pas eu le temps de terminer le revers, ayant commencé à décapiter l’aigle, sûrement pour le transformer en chouette, et à remplacer « empire » par « vampire ».

Suite à la défaite de Sedan en 1870, les Français mutilent les monnaies de Napoléon III pour exprimer leur haine. Gravées manuellement ou frappées, ces pièces satiriques transforment l’empereur en vampire ou prisonnier, devenant de véritables outils de propagande républicaine.

La défaite militaire de Sedan en 1870 marque un tournant brutal dans l’histoire de France et transforme la monnaie, symbole de souveraineté, en un vecteur de haine politique sans précédent envers l’empereur déchu. Ces pièces modifiées, frappées ou gravées, ne sont pas de simples curiosités numismatiques, mais des témoins tangibles de la “damnatio memoriae” orchestrée par le peuple et la IIIe République naissante pour effacer la légitimité du Second Empire. Elles répondent aux interrogations des amateurs d’histoire sur l’origine de ces mutilations, la signification des symboles ajoutés comme le casque à pointe ou la pipe, et le contexte de fabrication de ces objets de propagande qui ont circulé bien après la mort de Napoléon III.

Le contexte historique explique l’apparition des monnaies satiriques

La chute du Second Empire ne résulte pas d’une simple transition politique, mais d’un traumatisme national profond. La guerre franco-prussienne de 1870 laisse la France exsangue. Le bilan humain est catastrophique avec près de 139 000 morts, 143 000 blessés et des centaines de milliers de malades. À ce désastre humain s’ajoute l’humiliation territoriale de la perte de l’Alsace et de la Lorraine. La charge financière imposée par le vainqueur est écrasante : la France doit verser cinq milliards de francs-or en dommages de guerre. La vindicte populaire cherche immédiatement un responsable unique à cette débâcle. Napoléon III devient le bouc émissaire idéal.

1F argent portant la contremarque Sedan

L’empereur, prisonnier en Allemagne, tente de justifier ses choix militaires et politiques depuis sa captivité. Il publie des écrits pour expliquer l’enchaînement des faits depuis Sadowa et rappelle le refus du Corps législatif de voter la loi Niel, qui aurait modernisé l’armée. Ces tentatives de justification n’apaisent pas la colère. L’Assemblée réunie à Bordeaux vote officiellement la déchéance de la dynastie le 1er mars 1871. Elle déclare l’empereur “responsable de la ruine, de l’invasion et du démembrement de la France”. Ce vote quasi unanime libère la parole et l’action contre l’image impériale.

La république naissante, proclamée le 4 septembre 1870, doit asseoir sa légitimité sur les ruines du régime précédent. Elle favorise, ou du moins tolère, un climat de détestation envers l’ancien souverain. L’objectif est de détruire le mythe du “sauveur de la nation” qui avait porté Louis-Napoléon au pouvoir. La propagande républicaine s’attache à rappeler les origines du régime, notamment le coup d’État du 2 décembre 1851. Les monnaies satiriques deviennent un outil puissant pour rappeler que l’Empire a été “fondé par le crime” (le coup d’État) et est “tombé par la lâcheté” (la capitulation de Sedan).

Les techniques de mutilation des pièces impériales sont variées

La première forme de protestation visible sur les monnaies est l’application de contremarques. La plus célèbre et la plus courante reste la frappe du mot SEDAN sur le profil de l’empereur ou en travers de la pièce. Cette inscription simple résume à elle seule la fin du règne et l’humiliation nationale. Cette contremarque pouvait être appliquée lettre par lettre avec des poinçons individuels, ou en une seule fois avec un poinçon préparé. On trouve également des poinçons en forme de fleur de lys ou des mentions royalistes comme “Vive le duc d’Orléans”, marquant l’espoir d’une restauration monarchique chez certains opposants.

La gravure manuelle représente l’étape suivante dans l’expression de la haine. Des artisans, des soldats ou de simples citoyens utilisent des burins et des pointes pour modifier le profil de Napoléon III. Le niveau de qualité varie considérablement d’une pièce à l’autre. Certaines modifications sont grossières, se limitant à des balafres ou des insultes gravées à la hâte. D’autres révèlent un véritable talent artistique. Le métal est creusé, repoussé et ciselé pour transformer radicalement l’effigie. Les modules en bronze, plus tendres et plus larges, sont privilégiés pour ces travaux, bien que des pièces en argent et en or subissent aussi ces outrages.

Médaille frappée en série à la légende « Napoléon III le misérable, 80 000 prisonniers » ; suite à la défaite de Sedan, le 3 septembre, environ 80 000 hommes sont conduits sur la presqu’île d’Iges et parqués pratiquement sans abris et sans vivres.

L’imagination des graveurs est fertile pour ridiculiser le souverain. L’ajout d’une pipe ou d’une cigarette est fréquent. Cette modification fait écho à la rumeur selon laquelle l’empereur fumait nonchalamment pendant que ses troupes se faisaient massacrer. D’autres gravures affublent Napoléon III de chaînes et de colliers de bagnard, rappelant sa captivité au château de Wilhelmshöhe près de Cassel. Certains vont jusqu’à meuler la tranche des écus de 5 francs en argent pour y inscrire la phrase “Dieu punira la France”, détournant la devise officielle “Dieu protège la France”.

La frappe de médailles satiriques industrialise la critique politique

La production de monnaies satiriques ne se limite pas à l’artisanat individuel. Une véritable industrie de la médaille de propagande se met en place. Ces objets imitent le module et l’apparence des pièces de monnaie en circulation, principalement les pièces de 5 et 10 centimes en bronze. Cependant, leur fabrication nécessite des coins de frappe et des presses, un équipement lourd et coûteux. Frapper de la fausse monnaie était passible des travaux forcés à perpétuité depuis 1832. Les ateliers responsables de ces productions devaient donc opérer dans la clandestinité ou à l’étranger.

La Belgique joue un rôle central dans cette diffusion. Le contrôleur de la Monnaie de Bruxelles, Auguste Brichaut, est fortement soupçonné d’avoir facilité la fabrication et la distribution de ces médailles. Sa position lui permettait d’accéder aux technologies de frappe et aux réseaux de distribution numismatique. En France, certains graveurs professionnels, comme le père Richer à Rouen, connu pour sa haine des Prussiens, participent également à cette production. Ces médailles sont frappées dans divers métaux : bronze, étain, maillechort, et parfois dorées ou argentées pour imiter les métaux nobles.

Ces médailles frappées permettent de diffuser des messages politiques complexes et standardisés. Les légendes circulaires sont systématiquement détournées. Contrairement aux pièces gravées à la main qui sont des pièces uniques, ces médailles sont produites en série, ce qui amplifie leur impact propagandiste. Elles sont souvent percées ou munies d’une bélière dès la fabrication, destinées à être portées comme des insignes de ralliement républicain ou comme des trophées de haine envers l’ancien régime.

Monnaie frappée à la chaîne où la tête de Napoléon est remplacée par un cochon ; avers : « Du plus grand des empereurs, voilà tout ce qu’il reste » ; revers : « Vampire de la France », 2 décembre 1851 – 2 septembre 1870 ; le graveur reproche à l’empereur tant son coup d’État de 1851 que la défaite de Sedan.

Les symboles utilisés renforcent le message humiliant

L’iconographie développée sur ces supports sature l’image de l’empereur de références négatives. L’accessoire le plus récurrent est le couvre-chef militaire prussien. Napoléon III est représenté coiffé d’un casque à pointe (Pickelhaube), symbole de l’ennemi allemand. Cette représentation l’accuse directement de collusion avec la Prusse ou de soumission à Bismarck. Parfois, il porte un obus prussien en guise de chapeau, rappelant les bombardements subis par les populations civiles.

Le bestiaire satirique est également convoqué pour déshumaniser le souverain. L’aigle impérial, symbole de puissance et de victoire hérité de Napoléon Ier, est systématiquement détourné. Au revers des pièces, l’oiseau noble est remplacé par une chouette, oiseau nocturne associé aux ténèbres, ou par une chauve-souris. Sur certaines frappes, la tête de l’empereur est remplacée par celle d’un cochon, animal associé à la saleté et à la gloutonnerie morale. Ces métamorphoses animales visent à priver l’empereur de toute dignité humaine.

Les légendes détournées appuient le message visuel par des jeux de mots cinglants. Voici un tableau comparatif des modifications les plus fréquentes observées sur ces monnaies :

Légende originaleLégende satirique ou modifiéeSignification politique
Empire FrançaisVampire de la FranceAccusation de saigner le pays économiquement et humainement.
Napoléon III EmpereurNapoléon III le MisérableRéférence à la défaite et à la condition de prisonnier.
Napoléon III EmpereurNapoléon le PetitRéférence directe au pamphlet de Victor Hugo.
1870 (Année)80 000 prisonniersRappel du nombre de soldats capturés à Sedan.
(Aucune)Tête de veauInsulte populaire désignant une personne sotte.

La circulation prolongée de ces effigies défie la damnatio memoriae

Cette monnaie de 10 centimes a été gravée à la main ; l’empereur y fume une pipe, coiffé d’un casque à pointe allemand ; la date de frappe est remplacée par 1870 (date de la défaite de Sedan) ; l’auteur n’aura pas eu le temps de terminer le revers, ayant commencé à décapiter l’aigle, sûrement pour le transformer en chouette, et à remplacer « empire » par « vampire ».

L’histoire de ces monnaies ne s’arrête pas à la proclamation de la République. Une ironie du sort veut que les monnaies à l’effigie de Napoléon III aient continué à avoir cours légal longtemps après sa mort en 1873. La pénurie de numéraire oblige la IIIe République à maintenir en circulation les pièces de l’ennemi politique. Les pièces de bronze à tête laurée ne seront démonétisées qu’entre 1935 et 1941. La pièce de 5 francs en argent conservera son cours légal jusqu’au 17 février 2005, lors du passage définitif à l’euro. Cette longévité exceptionnelle a permis à l’image de l’empereur de perdurer dans le quotidien des Français pendant plus d’un siècle.

Cette présence continue a permis de nouvelles formes de réutilisation politique. À la fin du XIXe siècle, lors de la montée du boulangisme, les partisans du général Boulanger réutilisent les vieilles pièces de bronze de Napoléon III. Ils gravent une barbe et modifient le profil impérial pour lui donner les traits du général, nouveau “sauveur” providentiel espéré par une partie de la population. L’empereur sert alors de support involontaire à la promotion d’une nouvelle figure autoritaire qui menace la République.

Les monnaies satiriques constituent aujourd’hui une catégorie collectionnée et étudiée. Elles documentent l’état de l’opinion publique à un moment précis où la liberté de la presse était encore bridée par l’état de guerre ou de siège. Chaque entaille, chaque coup de poinçon raconte une colère individuelle qui s’agrège à une histoire nationale douloureuse. Loin d’être de simples pièces abîmées, elles sont les cicatrices métalliques de la naissance difficile de la IIIe République sur les cendres du Second Empire.

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