Dans chaque numéro du Fouilleur, nous vous présentons des objets mystérieux. Aujourd’hui, nous vous proposons de découvrir plusieurs empreintes de sceaux. Amies lectrices et amis lecteurs, nous comptons sur vos connaissances en la matière !
L’Antiquité des empreintes
Les plus anciens sceaux répertoriés sont ceux de Robert le Frison, comte de Flandre, en 1070, et de Raymond de Saint-Gilles, comte de Toulouse, en 1088. Ces empreintes de sceaux, qui remontent à la fin du XIe siècle, n’offrent pas de représentations héraldiques. Elles se ramènent à trois types :
- Empreintes où l’écu est vu par sa face interne, ce qui est sa position normale lorsque le cavalier galope, comme d’usage, vers la droite
- Empreintes vues de face, elles ne présentent aucune figuration héraldique
- Empreintes où l’écu porte, au contraire, une image. À de très rares exceptions près, celle-ci est une bordure, des rais d’escarboucles, ou un soleil.

L’Emploi des sceaux
Le sceau engageant la crédibilité et la responsabilité de son propriétaire, celui-ci doit se garder d’en perdre la matrice ou de se la faire voler. La meilleure protection contre le vol est de toujours garder la matrice de son sceau avec soi, mais ce n’est pas toujours facile, surtout au XIIIe siècle où les matrices sont des objets lourds et encombrants. Perdue ou volée, la matrice du sceau est publiquement révoquée par son propriétaire devant l’autorité la plus proche. Le changement de la matrice d’un sceau peut correspondre aussi à un changement d’état de son propriétaire : une veuve qui se remarie, une prieure qui devient abbesse.
La pâte magique : idéal pour faire des empreintes de sceaux
Quelques exemples de sceaux découverts
Sceau de dame du XIIIe au XIVe siècle (trouvé par Phil dans le 95)
Ce sceau de dame est brisé à sa mort sans doute, la cassure est nette. Un événement récent a amené, selon la pratique antique, à la destruction du sceau de sa propriétaire. La lecture de ce qu’il en reste : + S’ (pour SIGILLUM, ou sceau) ERMENGAR(DE) (femme ou fille de) OH’IS (JOHANNIS, pour Jean) : D’ TRIA (pour DOMINA TRIA, à savoir Dame de Trie).
Description et analyse : dans le champ du sceau, une dame debout porte une robe serrée à la taille et est coiffée d’un touret (ou mortier), vêtement féminin de la fin du XIIIe siècle. Elle montre le blason arborant les armes de sa famille, de son mari, ou de ses fiefs. L’écu n’est guère lisible. Or le blason des Trie est d’or à la bande d’azur. Ce sceau de dame fut découvert à proximité de la grande abbaye de Port-Royal, rasée après 1648, où quelques bâtiments ont subsisté puisqu’ils servirent de prison à la Révolution.
Il est probable que des sépultures aient été détruites dès 1648, et également possible que d’autres aient été profanées à la Révolution. Les terres et déblais ont souvent été transportés dans les environs des édifices en ruines, dans les champs, ou en remblais de chemins, ce qui explique alors la présence de sceaux enterrés, brisés ou non.
Dans cette abbaye subsistaient encore quelques pierres tombales, l’une d’elles portait l’inscription suivante : “ci-gît Leonor De Trie, femme de Monseigneur D’Ormoy, qui trépassa en l’an 1227 le jour de la Chaire Saint-Pierre, priez pour le repos de son âme”. Une autre pierre était au nom de (Philippe) de Varennes, XIIIe abbesse de Port-Royal, supérieure du monastère dès l’an 1298. Elle était sœur de Mahi (Mathieu De Trie, Maréchal de France), et décéda l’an 1325, le jour de la Saint-Nicolas d’hiver.
Peu de temps après la mort de (Philippe) de Varennes, la crosse abbatiale passa entre les mains d’Agnès de Trie, sa nièce (fille impliquée au sein de l’abbaye ?). Celle-ci mourait le 15 avril 1348.

En conclusion, un rapprochement peut être envisagé entre Ermengarde, la famille de Trie (Trie-Château étant éloigné d’une cinquantaine de kilomètres), et l’abbaye de Port-Royal. La propriétaire du sceau pouvait-elle être une religieuse de Port-Royal ? portant un touret et non un voile ? ou bien une dame possédant des fiefs dans la région (les Trie étaient très impliqués au sein de l’abbaye) ?
Sceau du XVIe au XVIIe siècle (trouvé par THEJP dans le 95)
Il arbore un blason chargé de quatre cotices, accompagné en chef d’une étoile à cinq branches, et en pointe d’un croissant, l’écu sommé d’un casque de gentilhomme à lambrequins.
Sceau du XVe siècle (trouvé par Adrien 50 dans la Manche)
Inscription : S’IOH:(CI)NIER CL’I, sceau de Johan (Ci)nier Clerc. Les deux premières lettres du patronyme ne sont pas nettes sur les empreintes, mais il semble que la lecture est bonne, l’oiseau semble rappeler le nom du propriétaire. Le Cini est un oiseau d’Europe bien connu.
Ce type de rappel par le motif du champ est également très courant sur les sceaux de particuliers. Le personnage est un clerc, c’est-à-dire qu’il sait lire, écrire et compter. Il s’est instruit dans une université, auprès de religieux, sans forcément devenir lui-même ecclésiastique, mais il pourra être attaché à un noble, ou reprendre le commerce de ses parents, voire créer le sien, etc.
Matrice de sceau : fin du XIVe siècle et début du XVe siècle (trouvée par Bandido 59 dans le Nord)
Dans le champ, un écu de fantaisie : il semble présenter une tête d’oiseau à long cou (une autruche ?). C’est un sceau de particulier, portant l’inscription : I*I S DUFOUR / BETOUNE sans doute proche de BITOUNE (sexe masculin). Il ne faut pas s’en étonner, à une époque où il n’y avait aucun tabou, (relire Rabelais ou Villon, par exemple).
À l’époque, quantités d’enseignes profanes représentaient des sexes féminins ou masculins, et même l’acte sexuel lui-même, notamment sur les enseignes des fêtes folles.

Le motif du champ va dans le sens de ce qui se lit dans la légende. La forme de cette tête est particulière, il faudrait peut-être rechercher son origine dans les personnages de Carnaval, supprimés par l’Église, car jugés trop licencieux. Le propriétaire a peut-être reçu ce surnom, puis il l’aura gardé.
Mais il a probablement fait graver cette matrice à l’occasion de fêtes folles, lors de manifestations populaires. Ainsi les Rois de l’Épinette, à Lille, faisaient graver leur matrice de sceau en y plaçant un écu armorié, comme les papes et évêques de la fête des Fous ou des Innocents.
Quant au patronyme Dufour, il est fréquent dans le Nord et en Belgique. Car s’il est vrai qu’au Moyen Âge, quelques prénoms se transformèrent en patronymes, les plus couramment utilisés furent complétés par des surnoms devenus héréditaires, puisque l’usage fit loi, notamment avec l’ordonnance royale de Villers-Cotterêts obligeant les prêtres des paroisses à enregistrer les naissances, mariages et décès.















