Identifier un bouton : le 63ème régiment d’infanterie

In Boutons
Bouton du 63ème RI

Cet article retrace quelques jalons du journal de marche du 63ème régiment d’infanterie. C’est une invitation à suivre les pérégrinations d’un simple bouton de tunique qui, s’il était retrouvé aujourd’hui avec un détecteur métaux, aurait une histoire fascinante à raconter, de l’Ancien Régime aux champs de bataille napoléoniens.

Sous l’ancien régime

Le 63ème est à l’origine un régiment suisse à la solde de la France, composé uniquement de Bernois. Il est de toutes les batailles importantes, comme à Maëstricht en 1673, Luxembourg en 1684, ou encore lors du siège de Tournai en 1745. De 1763 à 1782, il est cantonné dans l’Est de la France, passant par Thionville, Toul et Verdun. Il rejoint ensuite Marseille en 1790, puis Aix-en-Provence l’année suivante.

 Bouton du 63ème RI

Sous le directoire

Stationné à Aix-en-Provence depuis 1791, le 63ème est envoyé en Italie. Il y restera jusqu’en 1799 et participera aux batailles de Gênes, Vérone et Mantoue, marquant ainsi sa présence dans les campagnes d’Italie menées par la jeune République française.

Sous le consulat et le 1er empire

De 1801 à 1803, le régiment est en garnison dans les Pyrénées. En 1805, il prend part à la marche vers le Rhin et occupe Francfort l’année suivante. Intégré à la Grande Armée, il participe aux batailles d’Iéna et d’Eylau. Entre 1809 et 1812, il est engagé en Espagne durant la campagne de Catalogne. L’année suivante, il est envoyé en Allemagne où il livre bataille à Dresde. En 1815, il accompagne l’empereur Napoléon Ier en Belgique et est engagé aux batailles de Fleurus et Wavre.

L’après 1815

Sous la restauration

En 1816, le 63ème d’infanterie est cantonné à Besançon. Entre 1823 et 1830, on le retrouve successivement en garnison à Marseille, Briançon, Toulouse et en Corse.

Sous la monarchie de juillet

Il est à Avignon en 1833, puis rejoint l’Algérie l’année suivante. Le 63ème fait son retour en France en 1839. De 1840 à 1848, il est stationné à Nîmes, Angers, Verdun et Lille.

Sous la IIème république

Durant cette courte période, nous retrouvons sa trace à Paris, au cœur des événements politiques qui agitent la capitale.

Sous le second empire

De 1853 à 1862, le régiment est cantonné à Paris, Nancy et Lyon. Il est de nouveau envoyé en Algérie en 1862. De 1864 à 1870, il est stationné à Soissons, Verdun et Épinal, puis il participe à la guerre contre l’Allemagne, avec des combats sur Metz et Saverne.

La bataille d’eylau : le témoignage d’un officier

Le 8 février marque l’anniversaire de la célèbre bataille napoléonienne d’Eylau. Plutôt que de raconter cette dernière, donnons la parole à un témoin qui y participa. Paulin, issu du Génie, servit comme officier d’ordonnance du maréchal Augereau et comme aide de camp du général Bertrand. À Eylau, il fait partie du 7ème Corps de la Grande Armée. Laissons-le parler :

« C’était le 8 février 1807 ; nous venions de joindre enfin l’ennemi. Sa position était choisie et occupée avant que nos colonnes en marche aient pu prendre leur rang de bataille. Aussitôt que le petit jour le permit, le 7ème Corps exécutait son mouvement de concentration sur Eylau. Les trois divisions d’infanterie qui le composaient étaient bonnes, fraîches, bien commandées ; la cavalerie était aux ordres du général Beaumont ; Sénarmont commandait l’artillerie.

Médaille commémorant la bataille de Iéna

Nous étions tout près d’Eylau, sans cependant l’apercevoir à notre gauche, tant l’atmosphère était brumeuse, quand le général Bertrand, de toute la vitesse de son cheval, accourut auprès du maréchal Augereau, avec l’ordre, de la part de l’empereur, de porter le 7ème Corps en avant et d’attaquer à l’instant même l’ennemi qui lui fait face.

À ce moment, nous ne pouvons rien voir ; la neige, à gros flocons, poussée par un violent vent du nord, nous aveuglait en nous frappant au visage. Nous allons nous ébranler, attaquer… Mais, au contraire, c’est nous qui sommes attaqués avec fureur, par un ennemi qui nous voit et que nous ne pouvons apercevoir. Nos divisions en colonne n’ont pas le temps de se déployer…

Une épouvantable canonnade bouleverse nos masses, et dans le trouble qu’elle cause, les Cosaques poussent une vigoureuse charge en tête et en queue. Le général de division Desjardins, à pied, est atteint d’une balle à la tête ; en tournoyant, il balbutie un commandement et tombe raide mort ; le général de division Heudelet reçoit un biscaïen dans le ventre ; le colonel Maccheï, Irlandais, sous-chef d’état-major, tenait à deux mains les rênes de son cheval ; le même boulet lui enlève les deux poignets. Tout est désordre, confusion, stupeur, sous l’avalanche des coups qui redoublent…

On est obligé de mettre un peu d’espace entre soi et un ennemi dont le feu vous écrase et qu’il est impossible de voir ; on commence un mouvement rétrograde qui achève de tout perdre. Les boulets russes s’enfoncent dans toute la profondeur de nos colonnes en retraite et achèvent d’y porter un désordre inouï.

Dans cet instant, je me trouvais placé à côté du maréchal Augereau, à sa droite ; grave, il ne proférait pas une parole. Moins aguerri que lui, je me sentais frissonner, lorsqu’un boulet, avec ce bruit flasque du fer qui s’enfonce dans une masse peu résistante, traversa, par le dos, le corps du capitaine du Génie Fossarde, qui était botte à botte avec moi. D’instinct je tournai la tête vers le maréchal comme pour me dire de maîtriser mon émotion dans une situation qui exigeait tant de sang-froid.

C’était toujours la sévère figure des campagnes d’Italie, cette haute stature, ce coup d’œil incisif et ce nez de grand oiseau de proie ; c’était toujours cette tête, aux traits si fortement caractérisés, qu’enveloppait un grand mouchoir blanc, duquel, sur chaque tempe, s’échappaient les boucles d’une chevelure en désordre, dépoudrée, ondulant au vent. Il portait son chapeau à plumes blanches, la corne en avant, de travers sur le côté droit ; le pantalon blanc, les bottes à retroussis jaunes, d’où pendaient deux grands tirants, selon la mode du temps.

À peine eut-il réprimé par ce regard expressif l’impression qu’il avait vue se manifester sur mes traits, que lui-même il est heurté, entraîné, renversé par une multitude effarée. Il tombe tout d’un coup, dans cette mêlée, avec son cheval, complètement engagé sous sa monture. Ce n’est qu’avec les efforts réunis de tous ceux qui l’entouraient qu’on parvient à le relever.

Le maréchal chancelle, sous l’étreinte de la douleur ; mais, heureusement, cette douleur n’est que le résultat de sa chute ; il a reçu, à la hanche gauche, une très forte contusion, causée par la coquille de son épée prise entre le sol et lui, pendant qu’il était sous son cheval. Tout à coup, et sans que je puisse me rendre compte comment, je me trouve séparé du maréchal, dont je soutenais le bras, et me trouve au milieu d’une charge de Cosaques poussée plus à fond que la première.

Médaille du maréchal Augereau

Je le perds de vue et ne reconnais plus un seul camarade sur ce champ de carnage où tout, autour de moi, semble avoir cessé de vivre. Marcelin Marbot, qui, quelques instants auparavant, avait mis le sabre à la main, le fixant au poignet avec son mouchoir de poche tressé, avait disparu. Je restai seul de l’état-major du 7ème Corps dont les lambeaux couraient éparpillés.

La mort et le désordre surtout avaient soufflé dessus, comme le vent soufflait sur la neige qu’il chassait devant lui. Dire ce qu’en vingt minutes, à peu près, étaient devenues trois belles divisions d’infanterie et une bonne cavalerie, est une chose impossible, et la pensée se révolte à ce souvenir, car jamais l’histoire des guerres n’a présenté d’exemple d’une dislocation aussi instantanée. Tout avait disparu, comme anéanti !

Mais grâce à l’atmosphère obscurcie par la neige, les Russes n’osèrent pas poursuivre le 7ème Corps, qui, bien que n’existant plus sur le champ de bataille, n’en était pas détruit pour cela. On apercevait encore, de distance en distance, sur les petits monticules dont était parsemé le terrain, des groupes de fantassins pelotonnés pour résister aux attaques des Cosaques qui fouillaient la plaine. Ces groupes étaient les débris d’un beau régiment dont j’ai le regret d’avoir oublié le numéro.

Ils voulaient tenir bon, se cramponnaient au terrain, ne cédaient pas. Je vois encore un de ces hommes, petit, nerveux, sec comme une allumette, avec des jambes de cerf serrées dans des guêtres noires à boutons plats en cuivre jaune, montant jusqu’aux jarrets, me criant, dans son exaltation : « capitaine, ils n’iront pas plus loin ! Ils n’iront pas plus loin, capitaine ! » et, du bout de son briquet, il traçait une barre sur la neige. Vaine démonstration ; les Russes, il est vrai, n’allaient pas plus loin ; voyant le peu d’importance de ces groupes, ils les abandonnaient pour se jeter au fort de la bataille, pour prendre part à l’attaque principale contre l’Empereur.

Que devenir ?… Je ne savais plus où était le maréchal ; j’ignorais où était son état-major. Il ne pouvait me venir à la pensée de reculer pour aller à leur recherche. J’étais bien monté ; je marchai au canon qui tonnait du côté d’Eylau… ».

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