Parmi les objets que nous pouvons rencontrer lors de nos sorties en détection de métaux, les monnaies anciennes occupent une place de choix. Chacune est une capsule temporelle, un témoignage direct d’une époque révolue, offrant un aperçu des pouvoirs en place, de l’économie et de la vie quotidienne de nos ancêtres.
Aujourd’hui, nous nous penchons sur une monnaie particulière : le denier de la Civitas Rotomagensium. Bien plus qu’un simple disque de métal, cette pièce est le symbole d’une identité et d’une histoire locale forte, celle de la ville de Rouen, anciennement connue sous le nom de Rotomagus.
Pour saisir toute la portée de cette petite pièce de monnaie, il est nécessaire de se plonger dans le passé de la cité qui l’a vue naître. Nous allons donc remonter le temps, des fondations romaines sous l’empereur Auguste aux querelles des rois francs comme Clovis, en passant par l’ascension de Charles Martel et l’arrivée du chef viking Rollon. C’est en explorant ces périodes que nous comprendrons le contexte historique qui donne tout son sens à ce denier.

La fondation romaine de Rotomagus
C’est aux Romains que l’on doit la fondation d’une ville sur la rive droite de la Seine, un site favorable car protégé des inondations, alors que la rive gauche était marécageuse et les îles instables. La fondation se fait sous le règne de l’empereur Auguste, au premier siècle de notre ère. La ville, baptisée Rotomagus, se développe du fait de sa situation favorable : reliée par la Seine à Lutèce (Paris) et Juliobona (Lillebonne, qui est, à l’époque romaine, le port d’estuaire de la Seine, rôle rempli plus tard par Harfleur puis Le Havre). Elle est aussi un carrefour de voies terrestres.
La ville gallo-romaine atteint son apogée au IIIe siècle. Elle possède alors un amphithéâtre (au niveau de l’actuel Donjon de Rouen), de vastes thermes près du forum, sur lequel se trouvait probablement un temple dont on n’a retrouvé que quelques statues et colonnes. On a retrouvé, place de la Pucelle, un vaste ensemble de 9 000 m² donnant sur la Seine, comprenant une fontaine monumentale, situé dans une zone marécageuse le long d’une voie. On pense qu’il s’agit de la demeure et des entrepôts d’un riche armateur.
Après avoir vécu tranquillement sous la domination romaine, les peuples de ces contrées, dénommés Neustriens, se révoltèrent, ainsi que l’Armorique (Bretagne), en l’an 408. Les contrées insurgées se constituèrent en république et furent gouvernées par des magistrats élus jusqu’à la conquête du pays par Clovis.
Pendant cette première période de notre histoire, la Normandie fait partie de la Neustrie, qui comprenait tout le territoire occidental de la France, entre la Bretagne, la Bourgogne et l’Austrasie.
Subissant la barbarie des francs
Au milieu des querelles sanglantes qui remplissent l’histoire des successeurs de Clovis, la Neustrie eut sa part de crimes et de calamités. Sigebert, roi d’Austrasie, excité par sa femme Brunehaut, enlève à son frère Chilpéric la plus grande partie de son royaume, Rouen et la Neustrie.
Chilpéric est contraint de se réfugier dans Tournai. Désespéré, il semble attendre, dans une sorte d’impassibilité farouche, que sa ruine se consomme. Mais, moins prompte à se décourager, sa femme Frédégonde fait venir deux jeunes guerriers francs. Elle leur dépeint les malheurs de la famille royale, les attendrit, les anime encore en leur faisant boire des liqueurs enivrantes, et leur fait jurer de tuer Sigebert. Les deux guerriers partent pour la Neustrie, se présentent devant Sigebert, le poignardent et tombent eux-mêmes percés de coups.
Délivré de son frère, Chilpéric rentre vainqueur à Paris. Il y trouve la reine Brunehaut, qu’il exile à Rouen. Mais la veuve de Sigebert avait réussi à inspirer une passion violente au fils même de Chilpéric, Mérovée. Celui-ci s’échappe, va la rejoindre à Rouen, l’épouse et fait bénir cette union par l’évêque de Rouen, Prétextat, qui, parrain du jeune prince, lui portait une affection paternelle.
Furieux, Chilpéric atteint les coupables et les sépare. Brunehaut retourne en Austrasie. Quant à Mérovée, enfermé dans un monastère, il réussit à s’évader et erre quelque temps d’asile en asile. Enfin, se voyant près de tomber entre les mains de sa marâtre Frédégonde et de son père animé par elle, il se fait donner la mort par un de ses amis.
Sous la coupe du pouvoir royal des francs au VIIIe siècle
La dynastie mérovingienne s’est épuisée à cause de son système successoral. Les maires du palais de Neustrie et d’Austrasie ont réussi au siècle précédent à accaparer le pouvoir. La famille des Pippinides (Pépin de Herstal et ses descendants) s’impose maintenant à la tête des deux royaumes. N’osant pas encore se passer des rois mérovingiens sacrés, ils gouvernent au nom de rois fantoches, les fameux rois fainéants.
En effet, depuis qu’il a définitivement battu l’aristocratie neustrienne rebelle en 724, Charles Martel, unique maire du palais, est le maître des royaumes d’Austrasie, de Neustrie et de Burgondie réunis. Il gouverne en véritable roi, même si le mérovingien Thierry IV, un enfant d’une dizaine d’années, est encore sur le trône.
Sitôt ses adversaires vaincus, il a entrepris de lutter contre l’anarchie, de restaurer l’unité, l’autorité et la puissance de l’État franc. Pour ce faire, il s’appuie sur sa famille, sur ses proches et sur une aristocratie qui lui doit sa fortune.
Mais s’il veut régner en maître, Charles Martel doit s’assurer la neutralité, voire la fidélité de la puissante institution qu’est l’Église franque. Aussi s’emploie-t-il à remplacer les évêques et les abbés qui lui sont hostiles, particulièrement en Neustrie, par des hommes dont il est certain d’obtenir un soutien sans faille. À Rouen, il démet Waddon, l’abbé de Fontenelle, et confie le siège épiscopal à un de ses neveux, Hugues, qu’il place également à la tête de l’évêché de Bayeux, puis de celui de Paris.
Usant sans restriction de son pouvoir et de son autorité, le maire du palais destitue de nombreux prélats et, parfois, les fait emprisonner. Cependant, conscient du fait que de bonnes relations avec Rome sont importantes, il pose les fondements d’une alliance avec l’Église sur laquelle ses successeurs, Pépin le Bref, puis Charlemagne, bâtiront la puissance carolingienne.
Depuis trois siècles, les domaines des Mérovingiens ont, à force de donations, fondu comme neige au soleil. Par le biais de sa politique de laïcisation des biens de l’Église, Charles Martel va disposer de nouvelles terres et s’attacher la fidélité de ses vassaux. À ces grands, qui sont l’élite d’une cavalerie puissante et nombreuse, il concède les domaines et les revenus ecclésiastiques. Issu de la recommandation domestique, par laquelle un homme libre réclame la protection d’un puissant en échange de sa fidélité, le lien de vassalité, dont les lois des Alamans et des Bavarois font alors pour la première fois mention par écrit, se dessine.

Ces succès, tant de chef d’État que de chef de guerre, vont donner à Charles Martel les moyens et l’autorité suffisante pour mener le combat contre un nouvel ennemi qui menace le royaume franc. À partir de 720, dans le Midi, en Aquitaine, dans le Languedoc et la vallée du Rhône, les Maures (ces redoutables Sarrasins) lancent des razzias de plus en plus fréquentes, après avoir submergé l’Afrique du Nord et l’Espagne wisigothique. Charles Martel va mettre un point d’arrêt à la progression arabe lors de la célèbre bataille de Poitiers en 732.
En parallèle, pour asseoir définitivement leur pouvoir, Charles Martel et ses successeurs pippinides se posent en défenseurs du Saint-Siège, espérant voir l’Église soutenir en retour leur famille, comme jadis l’Église de Gaule avait soutenu Clovis après son baptême. Le Saint-Siège y gagne d’être libéré des Lombards et de contrôler le début de ce qui sera les États pontificaux. En retour, le Pape légitime la prise de pouvoir des Pippinides.
De sorte que Pépin le Bref devient le premier roi des Francs non mérovingien, et son fils Charlemagne reçoit le titre symbolique et glorieux d’empereur d’Occident. Le royaume franc est désormais aux mains des Carolingiens.
Et aux mains des normands
« A furore normannorum libera nos domine » (De la fureur des Normands, délivre-nous Seigneur)
En 841, les Vikings remontent la Seine et attaquent Rouen. Ce n’est qu’avec le traité de Saint-Clair-sur-Epte en 911, qui cède la Normandie aux Vikings, que la ville peut de nouveau se développer. Le chef viking Rollon devient le premier duc de Normandie et fait de Rouen sa capitale.
La ville s’intègre ainsi à l’espace commercial du monde viking, qui comprend toute l’Europe du Nord et les îles britanniques. En outre, les Vikings remontent les fleuves russes jusqu’à Constantinople et abordent au Groenland et au Vinland, localisé à Terre-Neuve.
Rouen devient un entrepôt pour les butins des raids, un port de commerce avec le bassin parisien et un marché d’esclaves. On y atteste la présence de visiteurs venus de loin : des Grecs, des Scandinaves, des Irlandais et des Italiens.















