Apparue à l’époque mérovingienne (fin VIe s.) pour remplacer la fibule, l’agrafe à double crochet servait d’attache vestimentaire et funéraire. Ce guide détaille sa chronologie et présente la classification complète de ses sept groupes morphologiques (plats, cylindriques, rectangulaires) pour une identification précise.
Les agrafes à double crochet représentent un jalon technique et esthétique majeur dans l’évolution du costume civil et funéraire entre la fin de l’Antiquité et le Moyen Âge central. Ces petits objets utilitaires, majoritairement présents dans le sud-est de la France, servaient à maintenir fermés les vêtements de la vie quotidienne ou les linceuls des défunts en remplaçant progressivement les fibules. Contrairement aux idées reçues qui les situaient durant la période romaine, les fouilles stratigraphiques modernes et les travaux de typologie, notamment ceux de Philippe Ferrando, confirment leur apparition à l’époque mérovingienne, vers la fin du VIe siècle, avant leur disparition au XIIIe siècle au profit des boutons.
L’origine post-romaine et la datation des attaches vestimentaires
La chronologie des agrafes a longtemps souffert d’imprécisions dues à des erreurs d’interprétation sur les sites archéologiques. On a fréquemment associé ces objets à l’Empire romain, une confusion entretenue par des mélanges de couches stratigraphiques lors de fouilles anciennes. Cette vision erronée a conduit de nombreux musées à rectifier leurs étiquetages, supprimant la mention gallo-romaine pour ces artefacts.
La réalité archéologique place l’émergence de ces systèmes de fixation après la chute de l’Empire romain. Dans le Midi de la France, et spécifiquement autour d’Arles et du massif des Alpilles, les premiers spécimens n’apparaissent qu’à la fin du VIe siècle ou au début du VIIe siècle. Cette datation tardive contraste avec certaines observations faites en Normandie où des formes similaires semblent exister plus tôt. L’absence totale d’agrafes dans les niveaux purement gallo-romains ou dans les nécropoles précoces comme celle des Alyscamps confirme cette chronologie médiévale.

L’évolution de la mode vestimentaire explique cette transition technique. L’abandon de la toge romaine au profit de tuniques et de chemises fermées rendait la fibule moins nécessaire. L’agrafe offrait une solution plus discrète et fonctionnelle. Ces objets perdurent jusqu’au XIIe ou XIIIe siècle, moment où l’invention du bouton et de la boutonnière transforme radicalement les habitudes vestimentaires en Europe.
La fonction utilitaire dans la vie quotidienne et les rites funéraires
L’usage premier de l’agrafe à double crochet est pragmatique. Elle relie deux pans d’un vêtement en passant ses extrémités pointues dans des trous aménagés dans l’étoffe ou directement à travers la trame du tissu. On retrouve ces objets aussi bien dans des contextes d’habitat, comme à Glanum ou Augery de Corrèges, que dans des sépultures.
Dans le contexte funéraire, ces objets prennent le nom d’agrafes de suaire ou de linceul. Elles maintenaient le drap mortuaire fermé sur le corps du défunt. Cette double fonction, civile et funéraire, indique que l’objet n’était pas exclusivement réservé à la mort mais accompagnait l’individu de son vivant avant de servir dans sa tombe.
Une caractéristique morphologique appuie cet usage durable : la présence quasi systématique d’une perforation centrale d’environ un millimètre. Ce trou permettait de passer une ficelle ou une chaînette cousue au vêtement. Ce système de sécurité prévenait la perte de l’objet lors de son détachement, une précaution nécessaire pour ces accessoires de petite taille (15 à 50 mm).
Les matériaux de fabrication et les variations ornementales

Les artisans du haut Moyen Âge privilégiaient le bronze pour la production de masse de ces attaches. Ce métal offre un équilibre idéal entre solidité mécanique et facilité de moulage. Cependant, la hiérarchie sociale et la volonté de paraître s’exprimaient à travers l’emploi de métaux plus nobles.
On recense ainsi :
- Le bronze, matériau majoritaire pour les usages courants.
- L’argent, utilisé pour des pièces plus luxueuses, souvent décorées avec soin.
- L’or, extrêmement rare, réservé à une élite.
- Le fer, présent mais souvent mal conservé en raison de l’oxydation.
Les décors varient selon les époques et les formes. Les artisans appliquaient des motifs géométriques simples par moulage ou incision après démoulage : stries, croix, carrés ou ocelles. Certains types, notamment ceux à corps plat, arborent des décorations par affrontement symétrique, un style très prisé dans l’orfèvrerie mérovingienne.
Une classification régionale rigoureuse établie par Philippe Ferrando
La grande variété morphologique des agrafes nécessite un classement méthodique pour s’y retrouver. L’abondance de trouvailles dans la région provençale a permis d’établir une typologie précise divisée en sept groupes principaux. Cette classification repose sur la forme de la section du corps de l’agrafe et ses caractéristiques volumétriques.
Voici un tableau synthétique des principaux groupes identifiés :
| Groupe | Forme du corps | Caractéristiques principales | Datation estimée |
| Groupe 1 | Plat horizontal | Rappelle les fibules, décor géométrique | Fin VIe – VIIe s. |
| Groupe 2 | Cylindrique | Section circulaire, présence de bourrelets/annelets | VIIe – VIIIe s. |
| Groupe 3 | Cylindrique creux | Corps vide, très fragile, spécifique aux Alpilles | Contemporain Gr. 2 |
| Groupe 4 | Plat vertical | Discret, souvent lié à une fibule | VIIe s. |
| Groupe 5 | Parallélépipédique | Section carrée ou rectangulaire, très nombreux | VIIIe – Xe s. |
| Groupe 6 | Forme en T | Partie supérieure élargie | Moyen Âge |
| Groupe 7 | Inclassables | Formes atypiques (3 crochets, formes animales) | Variable |
Le corps plat horizontal caractérise les premiers types mérovingiens

Le premier groupe rassemble les agrafes dont la morphologie se rapproche le plus de leurs ancêtres, les fibules. Le corps est plat, horizontal, et les crochets se replient sous l’une des faces. Ces modèles sont généralement les plus longs (environ 45 mm) et sont considérés comme les plus anciens de la série.
Le type 1a présente des bords parallèles. Le décor se concentre sur la face supérieure, souvent composé de sillons longitudinaux entrecoupés de traits transversaux. La perforation centrale fragilise la structure, expliquant pourquoi beaucoup de ces exemplaires sont retrouvés brisés en leur milieu.
Le type 1b se singularise par un rétrécissement de la partie centrale. Cette forme évoque directement le profil de certaines fibules. Les extrémités s’élargissent et portent des décors symétriques soignés : croix, carrés ou séries de sillons. Le centre est souvent renflé pour accueillir le trou de suspension.
Enfin, le type 1c se différencie par une absence de renflement central : le corps reste parfaitement plat. Certains exemplaires ne possèdent pas de perforation. Les décors peuvent être très élaborés, incluant des ocelles (motifs en forme d’œil). Ce type dépasse le cadre provençal et se retrouve ailleurs en France, avec des versions en fer perdurant potentiellement jusqu’au XIe siècle.
La diversité morphologique des agrafes à corps cylindrique

Le deuxième groupe englobe les agrafes à section circulaire ou ovale. Leur longévité d’utilisation sur plusieurs siècles a engendré une multitude de variantes. Le type 2a constitue la version la plus emblématique et esthétique. Ces pièces, souvent en argent, arborent des décors de bourrelets encadrés d’annelets. Ces éléments moulés confèrent à l’objet un aspect de bijou, daté de la seconde moitié du VIIe siècle.
Le type 2b simplifie cette structure. Les bourrelets disparaissent au profit d’une forme qui s’élargit au centre, parfois en losange allongé. Les décors ne sont plus moulés en relief mais incisés : dents de loup ou stries.
D’autres variantes témoignent de l’évolution des styles ou des techniques de fabrication. Le type 2d aligne une série de petits annelets identiques sur toute la longueur. Le type 2e imite l’aspect d’une cordelette enroulée grâce à des stries transversales obliques. Il existe même des formes tardives, comme le type 2g, où les crochets pointus disparaissent au profit de petits glands, suggérant un usage différent, peut-être comme élément de ceinture après le Xe siècle.
La spécificité technique des corps creux de la région des Alpilles

Le troisième groupe constitue une curiosité technique et géographique. Ces agrafes présentent une apparence extérieure similaire au groupe 2, avec un corps cylindrique, mais elles sont entièrement creuses. Une longue rainure longitudinale sur la face inférieure trahit le mode de fabrication par pliage d’une feuille de métal.
Cette technique rend les objets particulièrement fragiles à l’écrasement. Leur décoration reprend les codes des types 2a et 2b, ce qui suggère une contemporanéité. La concentration de ces trouvailles autour du massif des Alpilles pointe vers l’existence d’un atelier local spécialisé qui maîtrisait cette technique d’économie de métal ou de recherche de légèreté.
L’agrafe à corps plat vertical comme élément de sécurité

Le quatrième groupe se définit par une orientation verticale du corps plat. Contrairement au groupe 1, l’épaisseur est minimale et le profil est très fin. Ces objets possèdent souvent une zone centrale circulaire perforée.
Leur esthétique rudimentaire suggère qu’ils ne servaient pas de parure principale. Des découvertes en contexte funéraire, comme à Bourogne, montrent ces agrafes reliées par une chaînette à une fibule plus précieuse. L’agrafe servait alors d’ancre de sécurité pour éviter la perte du bijou principal, fixée solidement au vêtement.
La standardisation massive du corps rectangulaire ou carré

Le cinquième groupe domine largement en nombre d’exemplaires retrouvés. Il rassemble les agrafes dont le corps forme un parallélépipède rectangle. La section peut être carrée (type 5a) ou rectangulaire (type 5b), offrant des surfaces planes propices à des décors variés.
Les artisans ont exploité ces faces pour graver des motifs de “dents de loup”, des stries transversales ou des ocelles. La taille tend à se réduire pour les modèles les plus récents. Une proportion significative de ce groupe (plus d’un tiers) ne possède pas de trou central, marquant peut-être une évolution dans le mode de fixation ou l’abandon de la chaînette de sécurité.
Certains sous-types montrent un travail de reprise après moulage. Le type 5c, par exemple, présente des faces supérieures biseautées au burin ou profondément entaillées pour créer du relief. Le type 5d se caractérise par un adoucissement des angles près des crochets, leur donnant un aspect arrondi. La répétition de ces motifs spécifiques sur de nombreux exemplaires valide l’hypothèse d’une production en série dans des ateliers régionaux.
Les formes atypiques en T et les exemplaires inclassables

Le sixième groupe propose une synthèse morphologique avec une section en forme de T. La partie supérieure est nettement plus large que la base, offrant une plateforme pour des décorations soignées, souvent des stries transversales et longitudinales.
Enfin, le septième groupe accueille les “moutons à cinq pattes” de la typologie. On y trouve des agrafes à trois crochets, dont l’usage reste énigmatique, ou des formes évoquant des animaux comme la cigale. Certains exemplaires de grande taille (plus de 6 cm) avec des traces de soudures grossières pourraient être des réparations tardives ou des adaptations modernes (XVIe-XVIIIe siècles) pour des équipements militaires ou des ceintures, bien après l’âge d’or de l’agrafe mérovingienne.















