Une trentaine de bouteilles de champagne Veuve Clicquot, datant des années 1780, ont été découvertes début juillet 2010 dans une épave en mer Baltique. Destiné à la cour de Russie sous Catherine II, ce vin est resté parfaitement conservé par le froid et l’obscurité. Estimé à 53 000 euros la bouteille, il constitue le plus vieux champagne buvable au monde connu à ce jour.
Une plongée historique en mer Baltique
L’expédition ayant mené à cette exhumation s’est déroulée au large des côtes finlandaises, dans une zone maritime située à mi-chemin avec la Suède. Le site précis se trouve près des îles Aaland, un archipel stratégique en mer Baltique. Les conditions de plongée lors de cette opération étaient particulièrement difficiles. La visibilité au fond de l’eau ne dépassait pas un mètre, rendant l’exploration de l’épave complexe et périlleuse pour l’équipe dirigée par Christian Ekström. Ces contraintes environnementales expliquent l’absence d’identification immédiate du navire naufragé.
Les plongeurs n’ont trouvé ni cloche de bord, ni nom visible sur la coque du vieux gréement, éléments qui permettent habituellement d’identifier une épave. Face à cette impossibilité de nommer le navire, l’équipe a pris la décision de remonter un artefact susceptible de fournir un indice temporel. Le choix s’est porté sur une bouteille, repérée parmi une trentaine d’autres. Cette action pragmatique visait initialement à trouver une date ou une marque de fabrication pour situer chronologiquement le naufrage.

La remontée de cet objet a révélé un contenu inattendu. L’absence d’étiquette, courante pour l’époque, a forcé les plongeurs à examiner le contenant lui-même. C’est en débouchant ce flacon pour le goûter que la nature exceptionnelle de la cargaison s’est révélée. La présence de petites bulles et d’un arôme caractéristique a immédiatement signalé qu’il ne s’agissait pas de vin tranquille, mais bien d’un vin effervescent de grande qualité.
Identification et datation des bouteilles retrouvées
L’authentification de ces bouteilles repose sur des indices matériels précis observés sur les bouchons. Christian Ekström a pris contact avec la maison Moët & Chandon, acteur majeur du secteur, pour obtenir une expertise. Les spécialistes consultés estiment à 98 % que le breuvage provient de la maison Veuve Clicquot. L’élément déterminant de cette attribution est la présence d’une ancre marine gravée sur le bouchon. Selon les archives champenoises, la maison Clicquot était la seule à utiliser cet emblème spécifique en Champagne à cette période.
La datation de cette cargaison s’appuie sur une déduction logique croisant les archives de la marque et le contexte historique français. La production de Veuve Clicquot a débuté en 1772. Les premières cuvées nécessitant un élevage d’au moins dix ans, la commercialisation n’a pu commencer avant 1782. Par ailleurs, la Révolution française de 1789 a paralysé la production et les exportations de produits de luxe. Cette fenêtre historique permet de situer la fabrication de ces bouteilles entre 1782 et 1788.
Un autre indice géographique figure sur le liège : la mention “Juclar“. Ce terme fait référence à des lacs situés en Andorre, une région réputée pour ses forêts de chênes-lièges et la fabrication de bouchons de haute qualité au XVIIIe siècle. La forme de la bouteille, soufflée à la main, corrobore également une fabrication artisanale typique de la fin du XVIIIe siècle, bien avant l’industrialisation des verreries.
Les conditions de conservation exceptionnelles des abysses
La survie de ce champagne sur plus de deux siècles s’explique par la réunion de facteurs environnementaux idéaux au fond de la mer Baltique. L’épave repose à 55 mètres de profondeur, une zone où la lumière du soleil ne pénètre pas. Cette obscurité totale, qualifiée d’obscurité des abysses, a protégé le vin de toute altération photochimique qui aurait pu dégrader ses composants organiques.
La température de l’eau constitue le second facteur de préservation. Dans cette région de la Baltique, les températures restent froides et constantes tout au long de l’année. Cette stabilité thermique agit comme une cave naturelle parfaite, ralentissant considérablement le vieillissement du vin. Le froid maintient la pression interne et préserve la fraîcheur des arômes, empêchant les réactions chimiques néfastes qui surviennent généralement avec les fluctuations de température.
La pression environnante à cette profondeur joue également un rôle mécanique. Elle exerce une force sur le bouchon qui compense la pression interne du gaz carbonique contenu dans la bouteille. Cet équilibre des pressions a permis de maintenir l’étanchéité du flacon pendant plus de 200 ans, empêchant l’eau de mer de contaminer le précieux liquide et le gaz de s’échapper totalement.
Analyse organoleptique d’un vin bicentenaire

L’examen gustatif du contenu, réalisé par l’équipe de plongeurs puis par une experte, a révélé des caractéristiques surprenantes. Ella Grüssner Cromwell Morgan, oenologue d’Aaland, a qualifié le vin de “fabuleux” après l’avoir goûté. Contrairement aux standards actuels, ce champagne présente une teneur en sucre très élevée. Le goût décrit est très sucré, accompagné d’une acidité persistante qui structure le vin.
Les arômes perçus témoignent de l’âge et de la complexité du nectar. L’analyse sensorielle relève des notes intenses :
- Une robe d’un or sombre et ambré.
- Un nez dominé par une forte odeur de tabac.
- Des arômes de raisins, de fruits blancs, de chêne et d’hydromel.
- Une effervescence encore présente, matérialisée par de très petites bulles.
Cette douceur marquée s’explique par les méthodes de vinification de l’époque. Au XVIIIe siècle, la maîtrise du processus de fermentation était imparfaite, laissant souvent une quantité importante de sucre résiduel. De plus, les goûts des consommateurs de l’époque, notamment sur les marchés russes, privilégiaient des vins beaucoup moins secs que ceux appréciés aujourd’hui. L’expert note que le vin conserve sa structure grâce à l’acidité, malgré les siècles passés sous l’eau.
Une cargaison royale destinée à la cour de Russie
L’origine et la destination de ce chargement font l’objet de recherches historiques poussées. Les historiens et archéologues marins s’accordent pour dire que le navire suivait une route commerciale reliant le nord de la France à la Russie. La position de l’épave dans la Baltique correspond au trajet logique pour atteindre Saint-Pétersbourg. Une piste sérieuse indique qu’il s’agirait d’une livraison envoyée par le roi Louis XVI.
Le destinataire final de ces bouteilles était selon toute vraisemblance la cour impériale russe. Bien que certaines sources aient évoqué Pierre le Grand, la chronologie rectifiée désigne Catherine II de Russie comme la destinataire réelle, son règne correspondant à la fourchette de datation des bouteilles (années 1780). Les archives mentionnent un navire acheminant des présents français vers la Russie dont la trace a été perdue, ce qui concorde avec la localisation de la trouvaille.
Cette hypothèse renforce l’idée d’un commerce de luxe florissant entre la France et la Russie avant les bouleversements révolutionnaires. Le champagne était alors un produit prisé des aristocraties européennes, et la maison Veuve Clicquot, sous l’impulsion de Barbe Nicole Clicquot (bien que celle-ci ait pris les rênes plus tardivement, la marque existait déjà), cherchait activement à s’implanter sur ces marchés lointains.
Estimation financière de cette découverte maritime
La valeur marchande de ces bouteilles atteint des sommets vertigineux sur le marché des vins de collection. L’oenologue Ella Grüssner Cromwell Morgan avance une estimation de départ pour une vente aux enchères à environ 500 000 couronnes suédoises par bouteille, soit approximativement 53 000 euros. Cette évaluation place immédiatement cette trouvaille parmi les vins les plus chers du monde.

Si la provenance royale est certifiée, notamment le lien avec Louis XVI, le prix pourrait s’envoler pour atteindre plusieurs millions d’euros. L’histoire et la rareté sont des multiplicateurs de valeur puissants dans le domaine des enchères. Le record précédent pour un champagne buvable était détenu par un Perrier-Jouet de 1825, mais la quantité retrouvée ici (plus de 30 bouteilles) crée un événement sans précédent.
Les autorités locales d’Aaland doivent statuer sur le sort de l’épave et de son contenu. La législation sur les trouvailles maritimes impliquera probablement des négociations entre les découvreurs, l’État finlandais et potentiellement les ayants droit de la maison de champagne. Le groupe LVMH, propriétaire actuel de la marque, a manifesté son intention de communiquer officiellement une fois les analyses terminées.
Voici un tableau récapitulatif des caractéristiques techniques probables de la bouteille retrouvée :
| Caractéristique | Détail observé ou déduit |
| Période de production | 1782 – 1788 |
| Maison productrice | Probablement Veuve Clicquot (98% de certitude) |
| Indice d’identification | Emblème d’ancre sur le bouchon |
| Origine du liège | “Juclar” (Lacs d’Andorre) |
| Méthode de verre | Soufflé à la main (pas de moule industriel) |
| Profil gustatif | Très sucré, notes de tabac et chêne, effervescent |
| Destinataire probable | Catherine II de Russie |
Le rôle pionnier de la maison Veuve Clicquot
L’histoire de ces bouteilles met en lumière l’importance historique de la maison Veuve Clicquot Ponsardin. Bien que la datation précise des bouteilles (années 1780) précède la prise de fonction célèbre de Barbe Nicole Clicquot, née Ponsardin, la découverte souligne l’ancienneté et le prestige de la marque. La maison a été fondée en 1772, et ces bouteilles représentent les premières décennies de son existence.
Barbe Nicole Clicquot, qui deviendra la veuve Clicquot en 1805, est une figure centrale de l’industrie champenoise. Surnommée la “grande dame de la Champagne”, elle fut la première femme à diriger une maison de champagne d’une telle envergure. Son esprit d’entreprise a grandement contribué à l’expansion internationale de la marque, notamment vers la Russie, marché pour lequel ces bouteilles semblaient destinées.
La survie de ces flacons témoigne de la qualité de la production initiale. Le fait que le vin soit encore buvable, avec une mousse active, démontre une maîtrise technique remarquable pour le XVIIIe siècle. Cette trouvaille archéologique permet non seulement de goûter au passé, mais aussi de valider les archives commerciales de l’une des plus célèbres maisons de vins effervescents.















