Frappé à Sommières jusqu’en 1248, le monnayage féodal Sauve-Anduze se compose de deniers aux types “croix mêlée” et “croix ancrée”. Ces pièces en argent témoignent de la puissance de cette dynastie du Languedoc exploitant ses propres mines avant l’intervention royale.
Le monnayage féodal des seigneurs de Sauve-Anduze constitue un témoignage matériel majeur de l’histoire du Languedoc médiéval, illustrant la puissance d’une dynastie locale capable de battre monnaie grâce à l’exploitation de ses propres ressources minières et de contrôler les axes commerciaux stratégiques entre les Cévennes et la Méditerranée jusqu’à la reprise en main par le pouvoir royal en 1248.
La position géographique stratégique des cités de Sauve et Anduze favorise le commerce
Les villes de Sauve et d’Anduze occupent une place prépondérante dans la géographie des Basses-Cévennes. Situées dans le département actuel du Gard, ces deux cités ne s’éloignent l’une de l’autre que d’une quinzaine de kilomètres. Cette proximité géographique renforce leur complémentarité militaire et économique au Moyen Âge. Anduze porte le surnom évocateur de “Porte des Cévennes”. Sa localisation marque la frontière exacte entre la plaine agricole et les zones montagneuses de pâturage. Cette situation de charnière transforme très tôt la ville en une place d’échange renommée où transitent les marchandises venant des deux terroirs.

Sauve bénéficie également d’atouts géographiques indéniables. La cité s’est développée autour d’une fontaine sacrée, objet de vénération par les Volques Arécomiques bien avant l’ère chrétienne. La présence d’un gué permettant de traverser le fleuve Vidourle rend le passage par Sauve obligatoire pour les voyageurs et les marchands. Cet axe relie le Massif Central à la Méditerranée. La famille seigneuriale renforce cet attrait naturel en construisant un pont, consolidant ainsi le statut de la ville comme carrefour commercial incontournable. Ces deux places fortes verrouillent l’accès à de vastes contrées riches, assurant des revenus substantiels à leurs possesseurs.
La dynastie qui règne sur ces terres tire son nom de ces deux bastions. L’origine de la maison d’Anduze remonte à l’époque carolingienne. Un acte signé en 813 par Aldebrade, chef du clan, atteste de leur présence ancienne. Trois siècles plus tard, la famille conserve sa mainmise sur la région. Bernard II incarne l’apogée de cette lignée au XIIe siècle. Il cumule les titres prestigieux et les possessions territoriales.
Voici les titres portés par Bernard II démontrant sa puissance :
- Marquis de Gothie et d’Anduze.
- Comte d’Alès.
- Seigneur d’Uzès et de Sommières.
- Prince et satrape de Sauve.
Le titre de “satrape” interpelle particulièrement les historiens. D’origine perse, ce terme totalement inhabituel dans l’occident médiéval fut probablement rapporté des croisades par le seigneur cévenol, témoignant de l’ouverture de cette famille sur le monde et de sa volonté d’affirmer une autorité singulière.
L’exploitation des mines de la baronnie d’Hierle permet la frappe des Bernardins

La puissance monétaire des Sauve-Anduze ne repose pas uniquement sur les taxes commerciales ou les droits de passage. Elle s’appuie sur une ressource géologique concrète : le métal. Bien que vassaux des comtes de Toulouse, ces seigneurs jouissent d’une grande indépendance politique et économique. Leur vaste territoire inclut la baronnie d’Hierle. Cette zone recèle des richesses souterraines exploitées par la famille régnante.
Les mines situées sur cette baronnie fournissent le cuivre et l’argent nécessaires à la production monétaire. L’indépendance en matière d’approvisionnement métallique constitue un avantage considérable pour un atelier monétaire féodal. Cela permet de maintenir une production sans dépendre entièrement des refontes de monnaies étrangères ou de l’achat onéreux de lingots. Le métal extrait sert spécifiquement à frapper des deniers qui recevront le surnom de « Bernardins », en référence au prénom récurrent des chefs de famille.
L’histoire exacte du début de ce monnayage reste floue pour les chercheurs. Les archives manquent de précision concernant la date inaugurale de la frappe. Les estimations des experts oscillent largement, proposant des dates allant de 1145 à 1180. Aucun consensus n’existe à ce jour sur le démarrage précis de l’émission. En revanche, la fin de cette production est parfaitement documentée. Elle cesse définitivement en 1248, marquant une période d’activité relativement courte à l’échelle de l’histoire numismatique médiévale.
Le denier au type à la croix mêlée révèle une influence aragonaise

Le monnayage de Sauve-Anduze se divise en deux types principaux. Le premier type identifié par les numismates présente des caractéristiques visuelles spécifiques qui le rattachent à la sphère d’influence du sud des Pyrénées. L’avers de la pièce porte la légende latine “+ DE ANDUSIA”. Au centre du champ, une grande lettre B s’impose. Cette lettre remplit une double fonction symbolique très pratique. Elle évoque à la fois Bernard, le prénom ancestral des seigneurs d’Anduze, et Bermond, celui des seigneurs de Sauve. Cette initiale unique unifie ainsi les deux branches et les deux cités sous une même autorité visuelle.
Le revers de ce premier type arbore la légende “+ DE SALVE”. Le motif central constitue une curiosité numismatique : une croix dite “mêlée“. Ce terme technique, parfois confondu à tort avec “mêlée”, décrit une forme de croix particulière. L’origine de ce symbole a longtemps suscité des débats. Certains y ont vu, comme pour le titre de satrape, un souvenir des croisades en Terre Sainte.
L’analyse historique actuelle privilégie une autre piste. La croix mêlée trouve son inspiration en Aragon. Les liens entre les Sauve-Anduze et la maison d’Aragon sont avérés. La famille cévenole était vassale du roi d’Aragon pour la ville de Mende. Cette connexion politique explique l’emprunt héraldique et iconographique. Ce symbole est d’ailleurs devenu aujourd’hui l’emblème de la ville de Sauve. Une autre particularité technique distingue ce denier : la croisette initiale de la légende est globulée en son centre, un détail de gravure peu fréquent dans la numismatique médiévale.
Il existe un paradoxe intéressant concernant la rareté de ce type. Dans les collections institutionnelles et les médaillers des musées, comme celui de Montpellier, ce premier type apparaît deux fois moins souvent que le second. Pourtant, les observations de terrain rapportées par les passionnés de détection indiquent l’inverse. Les trouvailles fortuites ou déclarées semblent livrer davantage de deniers à la croix mêlée. Cette divergence peut suggérer des zones de circulation différentes ou des périodes d’enfouissement distinctes.
Le second type monétaire adopte la croix ancrée des Roquefeuil

Le deuxième type de denier émis par les seigneurs de Sauve-Anduze marque une rupture iconographique nette avec le précédent. L’avers conserve la référence au seigneur mais modifie la légende et la présentation. On y lit “+ ANDUSIENSIS”. La lettre B centrale demeure, mais elle est désormais accostée, c’est-à-dire entourée, de quatre besants (petits disques pleins). Le revers porte la légende “+ SALVIENSIS”. Le changement majeur se situe au niveau du symbole central : la croix mêlée disparaît au profit d’une croix ancrée.
L’adoption de la croix ancrée n’est pas anodine. Ce symbole héraldique est identique à celui utilisé sur les monnaies de la famille de Roquefeuil. Les Roquefeuil sont des cousins des Sauve-Anduze. L’utilisation d’un type monétaire commun ou très proche souligne les alliances et la proximité politique entre ces grandes familles seigneuriales du Languedoc.
Ce second type a connu deux émissions distinctes. La première émission correspond à la description standard avec le B entouré de quatre besants. La seconde émission présente une variante subtile : la présence d’un besant supplémentaire situé dans un des cantons de la croix. La signification administrative ou économique de cette marque d’émission reste inconnue. Les archives muettes sur ce point ne permettent que de constater l’existence de cette différence de gravure, désignant probablement une frappe ultérieure ou un changement de responsable d’atelier.
Le tableau ci-dessous synthétise les différences techniques entre les deux types de deniers pour faciliter l’identification :
| Caractéristique | Type 1 (Première période) | Type 2 (Seconde période) |
| Légende Avers | + DE ANDUSIA | + ANDUSIENSIS |
| Motif Avers | B simple dans le champ | B accosté de 4 besants |
| Légende Revers | + DE SALVE | + SALVIENSIS |
| Motif Revers | Croix mêlée (influence Aragon) | Croix ancrée (influence Roquefeuil) |
| Particularité | Croisette initiale globulée | Variante avec besant en canton |
Les rares oboles constituent des divisions du denier difficiles à localiser
Le système monétaire médiéval repose sur le denier, mais nécessite des sous-multiples pour les transactions de la vie quotidienne de faible valeur. L’obole, qui vaut un demi-denier, remplit cette fonction. Les ateliers de Sauve-Anduze ont frappé des oboles, mais ces petites pièces restent extrêmement rares. Leur faible poids et leur petite taille les rendaient faciles à perdre et difficiles à retrouver, tant à l’époque qu’aujourd’hui.
L’obole connue reprend les caractéristiques graphiques du denier de second type. On y retrouve à l’avers la légende “+ ANDUSIENSIS” avec le B accosté de quatre besants. Le revers affiche “+ SALVIENSIS” et la croix ancrée. La découverte d’un tel exemplaire constitue un événement notable pour tout numismate spécialisé dans le féodal du Sud de la France.

Une interrogation subsiste quant à l’existence d’une obole correspondant au premier type (à la croix mêlée). Logiquement, chaque émission de deniers s’accompagne de sa fraction. Il serait étrange que le premier type n’ait pas eu son obole. Toutefois, aucun exemplaire n’est formellement répertorié à ce jour. La numismatique étant une science en constante évolution au gré des découvertes, l’apparition future d’une obole à la croix mêlée reste une possibilité que les chercheurs n’écartent pas.
L’atelier de Sommières ferme définitivement après la croisade des Albigeois
La production de ces monnaies ne se déroulait ni à Sauve ni à Anduze, mais dans l’atelier monétaire de Sommières. Cette autre cité fortifiée, située plus au sud, appartenait également aux seigneurs de Sauve-Anduze. C’est là que furent frappées les trois émissions (type 1, type 2 et sa variante) jusqu’au milieu du XIIIe siècle. L’histoire de cet atelier s’arrête brutalement en raison des bouleversements géopolitiques qui secouent le Languedoc.
La croisade des Albigeois sonne le glas de l’autonomie des seigneurs locaux. La famille Sauve-Anduze choisit le camp de la résistance face aux troupes royales et à l’Église. Ce choix politique s’avère désastreux pour leurs prérogatives. Bernard III tente de résister mais finit par se soumettre en 1236. Les conséquences de cette défaite se matérialisent quelques années plus tard.
En 1248, les seigneurs de Sauve-Anduze sont contraints de céder leurs droits monétaires. Le roi Louis IX (Saint Louis) récupère l’atelier de Sommières. Il met fin à la frappe des monnaies locales au type féodal. L’atelier change alors radicalement de production pour frapper des deniers au type tournois, symbole de l’unification monétaire et de l’affirmation du pouvoir royal sur les terres du Midi. Cette date marque la fin définitive du numéraire indépendant de cette puissante famille cévenole.















