La gamelle modèle 1935 en aluminium remplace le modèle 1852 pour moderniser l’équipement français. Utilisée durant la Drôle de guerre, elle est souvent personnalisée par des gravures. Ces inscriptions (noms, régiments, lieux) permettent d’identifier le parcours du soldat de 1940 et sa captivité.
La gamelle Modèle 1935 gravée constitue un témoignage direct et tangible du quotidien du soldat français durant la Seconde Guerre mondiale, transformant un simple objet réglementaire en aluminium en un journal intime métallique qui relate l’attente de la Drôle de guerre, les combats de 1940 ou les années de captivité.
L’adoption officielle de la gamelle modèle 1935 modernise l’équipement du soldat français
L’armée française entérine le changement de son matériel de campement individuel par une publication au Journal Officiel datée du 12 novembre 1936. Cette décision marque la fin de l’ère de la vénérable gamelle modèle 1852. L’ancien modèle avait accompagné les troupes durant plus de huit décennies, couvrant les conflits majeurs du XIXe siècle et la Grande Guerre. La modernisation s’avérait nécessaire pour adapter le paquetage aux nouvelles exigences du combat et au confort du combattant.
La nouvelle marmite individuelle de campement se différencie radicalement de son ancêtre. L’administration militaire abandonne le fer blanc étamé au profit de l’aluminium. Ce choix de matériau permet d’alléger considérablement le poids porté par l’homme de troupe tout en offrant une meilleure conduction thermique pour réchauffer les aliments. La forme évolue également, passant d’une conception ronde à un format rectangulaire aux angles arrondis, optimisé pour le rangement.

Le mode de transport subit aussi une modification notable. L’ancien modèle se fixait sur le havresac, exposé aux intempéries et aux chocs. Le modèle 1935 se glisse désormais à l’intérieur de la musette modèle 35. Ce changement de doctrine résout un problème tactique connu des poilus : la discrétion. La fixation du couvercle de l’ancien modèle 1852 par une petite chaînette provoquait un cliquetis métallique incessant et inimitable lors des marches, nuisant au silence nécessaire lors des manœuvres d’approche.
Les caractéristiques techniques définissent la gamelle rectangulaire en aluminium
La conception de cet objet répond à une logique modulaire stricte. L’ensemble se compose de trois éléments distincts qui s’emboîtent parfaitement pour former un bloc compact. Le premier élément est le corps principal de la gamelle, destiné à contenir la portion principale du repas. Sa profondeur permet de transporter des liquides ou des ragoûts sans risque immédiat de renversement si la gamelle est tenue droite.
Le deuxième élément est le couvercle. Il ne sert pas uniquement à fermer l’ensemble. Une fois son manche déployé, il se transforme en une petite casserole ou poêle individuelle. Cette double fonction permet au soldat de réchauffer une partie de ses vivres indépendamment du corps principal. Le manche repliable assure la fermeture de la gamelle en verrouillant les éléments entre eux lors du transport.
Le troisième élément est le plat, ou assiette intermédiaire. Il se loge à l’intérieur du corps, juste sous le couvercle. Cet ajout offre la possibilité de séparer les aliments, par exemple la viande des légumes, ou de servir de récipient pour une entrée ou un dessert. L’ensemble est souvent complété par un quart, bien que celui-ci soit un élément séparé du point de vue de la nomenclature, il se range traditionnellement avec la gamelle dans la musette.
Voici un tableau comparatif résumant les évolutions entre les deux modèles standards de l’armée française :
| Caractéristiques | Gamelle Modèle 1852 | Gamelle Modèle 1935 |
| Matériau | Fer blanc | Aluminium |
| Forme | Ronde | Rectangulaire |
| Port | Sur le havresac (extérieur) | Dans la musette (intérieur) |
| Discrétion | Bruyante (cliquetis de chaînette) | Silencieuse |
| Composition | Corps et couvercle | Corps, plat et couvercle-casserole |
L’identification du fabricant et de la date permet de situer la production
L’examen attentif d’une gamelle permet souvent de retracer son origine industrielle. Les marquages réglementaires se situent généralement sous le corps de la marmite. Ces inscriptions frappées dans le métal indiquent le nom du fabricant ainsi que l’année de production. Ces données sont primordiales pour l’historien ou le collectionneur souhaitant authentifier l’objet et le placer dans son contexte chronologique.

La grande majorité des gamelles rencontrées sur le terrain ou en brocante portent des dates antérieures à la Seconde Guerre mondiale, témoignant de l’effort de réarmement de la fin des années 1930. Il existe cependant des exemplaires datés de 1943 ou 1944. Ces productions plus tardives étaient spécifiquement destinées aux formations de l’armée d’armistice ou aux Chantiers de jeunesse. Leur présence atteste de la continuité de la production industrielle française sous l’Occupation pour certains corps constitués.
L’absence de date constitue également un indice historique. Les gamelles fabriquées après le conflit mondial, notamment celles utilisées durant la guerre d’Algérie, comportent rarement le millésime de fabrication. Ce détail technique offre un moyen rapide de trier les équipements. Si la forme reste identique jusque dans les années 1960, le marquage, ou son absence, dirige immédiatement l’identification vers une période précise de l’histoire militaire française.
L’ennui de la drôle de guerre favorise l’artisanat de tranchée
Le soldat a toujours cherché à personnaliser son équipement. Cette pratique remonte à l’Antiquité. L’objectif premier est utilitaire : marquer sa propriété pour éviter le vol ou l’échange accidentel au sein de la chambrée. La gamelle, objet vital pour l’alimentation quotidienne, n’échappe pas à cette règle. Mais la gravure sur aluminium dépasse rapidement la simple fonction d’identification pour devenir un exutoire psychologique.
La période s’étendant du 3 septembre 1939 au 10 mai 1940 offre un terrain propice à cette expression artistique. Cette phase, surnommée la Sitzkrieg ou “guerre assise” par les Allemands, confronte l’armée française à une longue inactivité. Contrairement aux poilus de 14-18 occupés par la survie dans la boue des tranchées actives, les mobilisés de 1939 attendent l’ennemi dans un confort relatif mais rongés par l’ennui et l’incertitude.
Les corvées et les exercices ne suffisent pas à combler les journées. Le soldat dispose de temps libre. L’aluminium, métal tendre et malléable, se prête parfaitement à la gravure à l’aide d’une pointe de couteau, d’un clou ou de tout objet pointu disponible. Cet artisanat de tranchée (ou de cantonnement dans ce cas précis) permet de tuer le temps. Chaque coup de pointe inscrit dans la matière une part de l’identité du soldat, transformant un produit de masse en une œuvre unique.
Les inscriptions gravées racontent le parcours individuel du soldat

Les gravures observées sur ces objets varient du simple graffiti à la fresque élaborée. Les thèmes abordés sont récurrents et offrent une photographie sociologique de la troupe. L’inscription la plus fréquente reste l’identité du propriétaire, souvent accompagnée de son matricule ou de sa classe de mobilisation. Ces informations de base permettaient de retrouver le propriétaire en cas de perte lors des déplacements.
Les détails relatifs à l’unité d’appartenance enrichissent considérablement l’intérêt historique de l’objet. On retrouve mentionnés des régiments précis, comme le 96e régiment d’infanterie alpine, des bataillons de chasseurs ou des régiments de zouaves. Ces mentions permettent de retracer le parcours de l’unité et, par extension, celui du soldat. Il n’est pas rare de voir graver les différentes étapes géographiques du cantonnement, dressant une carte gravée des déplacements de la compagnie à travers la France.
Voici les éléments les plus couramment retrouvés sur ces supports :
- Nom et prénom du soldat.
- Numéro du régiment et insigne de l’unité (ancre de marine, cor de chasse, croissant).
- Dates clés (mobilisation, entrée en guerre, capture).
- Lieux de stationnement ou de combat (noms de villes, de forts).
- Mentions relatives à la captivité (numéro de Stalag, date de libération).
L’exemple de la gamelle de Firmin Carbonneau illustre parfaitement cette richesse documentaire. Originaire de l’Ariège, ce soldat a gravé son appartenance à l’infanterie alpine. Les inscriptions révèlent sa capture le 11 juin 1940 à Saint-Valery-en-Caux, un lieu tragique de la Bataille de France où de nombreuses unités furent encerclées. L’objet ne sert plus seulement à manger, il devient le témoin muet de la défaite et du début d’une longue captivité.
La préservation de ces témoins historiques nécessite une attention particulière

Ces objets gravés deviennent rares. Le temps, la corrosion et la destruction des surplus militaires ont réduit leur nombre. Chaque gamelle retrouvée en brocante, dans un grenier ou en détection de métaux constitue une pièce de patrimoine. Elles relèvent de l’art populaire militaire et méritent une conservation adéquate. Contrairement à une gamelle neuve de stock, une gamelle gravée porte l’âme de son ancien détenteur.
L’amateur d’histoire militaire ou le chineur doit exercer son œil. Une gamelle d’apparence sale ou oxydée peut dissimuler sous une couche de crasse des gravures fines. Un nettoyage trop agressif risque d’effacer ces traces ténues. Il convient de privilégier un nettoyage doux pour révéler les inscriptions sans altérer la patine de l’aluminium. La lecture de ces gravures demande parfois de jouer avec la lumière rasante pour déchiffrer des noms ou des dates effacés par l’usure du temps.
La découverte de telles pièces sur le terrain, dans les zones de passage ou de combat, relie directement le découvreur à l’histoire locale. Cependant, la recherche de ces objets à l’aide de détecteurs de métaux est strictement encadrée par la loi, notamment l’article L. 542 du Code du patrimoine, afin de protéger les contextes archéologiques. La gamelle modèle 1935 gravée reste avant tout un objet de mémoire, rappelant que derrière chaque numéro de régiment se trouvait un homme avec son histoire, ses peurs et son besoin de laisser une trace.














