Proclamé roi par la Ligue catholique en 1589 pour contrer Henri IV, le cardinal Charles de Bourbon (dit Charles X) a marqué l’histoire numismatique française. Bien que prisonnier, son règne a vu la frappe de nombreuses monnaies, principalement des douzains aux deux C et des doubles tournois au portrait royal, symboles de la résistance catholique durant les guerres de religion.
Charles Ier de Bourbon, proclamé roi sous le nom de Charles X par la Ligue catholique en 1589, incarne une figure centrale et éphémère des guerres de religion dont les monnaies spécifiques témoignent d’une période de trouble succession dynastique face à Henri IV et marquent l’histoire numismatique française par leur symbolique politique forte.
Charles Ier de Bourbon est un prince du sang influent au XVIe siècle
Charles Ier de Bourbon naît le 22 septembre 1523 à La Ferté-sous-Jouarre. Fils de Charles IV, duc de Vendôme, et de Françoise d’Alençon, il appartient à une lignée prestigieuse. Il est le frère cadet d’Antoine de Bourbon, ce qui fait de lui l’oncle paternel du futur Henri IV. Sa carrière s’oriente rapidement vers l’Église, un chemin classique pour les cadets de grandes maisons. Il commence comme clerc à la cathédrale de Meaux avant de cumuler les titres épiscopaux.

Son ascension ecclésiastique se révèle fulgurante. Il devient évêque de Nevers, puis de Saintes, avant d’accéder au rang de cardinal en 1548 sous le pape Paul III. L’accumulation de bénéfices ecclésiastiques constitue la base de sa puissance matérielle. Il détient plus de vingt abbayes en commende, dont Saint-Germain-des-Prés, Jumièges et Saint-Ouen de Rouen. Cette concentration de charges fait de lui l’un des princes les plus riches d’Europe au milieu du XVIe siècle.
Le 3 octobre 1550, Charles de Bourbon est promu archevêque de Rouen, poste qu’il conserve jusqu’à sa mort. Sa position à la cour reste prééminente. Il assiste aux sacres, préside les assemblées du clergé et participe aux négociations politiques. Bien que décrit par certains historiens comme manquant de caractère ou d’intelligence politique, sa titulature de prince du sang le place au cœur des intrigues de la cour des Valois. Il officie notamment lors du mariage de Marguerite de Valois et d’Henri de Navarre à Notre-Dame de Paris en 1572.
La Ligue catholique impose Charles X comme roi légitime face aux protestants
La Sainte Ligue, ou Sainte Union, émerge en 1576 sous l’impulsion d’Henri de Guise. Ce mouvement politique et religieux rassemble les catholiques intransigeants déterminés à éradiquer le protestantisme du royaume de France. Soutenue par le pape Sixte V et financée massivement par Philippe II d’Espagne, la Ligue s’oppose à toute concession faite aux huguenots. Elle rejette catégoriquement les édits de tolérance comme celui de Beaulieu.

La crise successorale s’aggrave avec la mort du duc d’Anjou en 1584, qui laisse Henri de Navarre, protestant, comme héritier présomptif d’Henri III. Pour les Ligueurs, l’idée d’un roi hérétique est inconcevable. Ils se tournent alors vers le cardinal de Bourbon. En 1585, ils imposent au roi Henri III de reconnaître son oncle Charles comme l’héritier légitime de la couronne, écartant ainsi la branche protestante des Bourbons.
L’assassinat d’Henri III en août 1589 précipite les événements. Alors que le roi défunt a désigné Henri de Navarre comme successeur sur son lit de mort, la Ligue refuse cette décision. Le duc de Mayenne, chef militaire de la Ligue, proclame le cardinal de Bourbon roi de France sous le nom de Charles X. Le Parlement de Paris confirme cette proclamation par un arrêt en mars 1590, reconnaissant le cardinal prisonnier comme le seul souverain légitime.
Toutefois, cette royauté reste virtuelle pour l’intéressé. Henri III avait fait arrêter le cardinal lors des États généraux de Blois en 1588. Transféré de tours à Fontenay-le-Comte, Charles X vit son “règne” en captivité. Paradoxalement, il avait reconnu son neveu Henri IV comme roi dans une lettre, mais son nom servait d’étendard politique à la Ligue pour maintenir la lutte armée et frapper monnaie.
Les ateliers monétaires frappent monnaie au nom de Charles X pendant la captivité du cardinal
La production monétaire sous l’autorité de la Ligue catholique répond à une nécessité économique et politique urgente. Dès la mort d’Henri III, le duc de Mayenne, agissant en qualité de lieutenant général de l’État et Couronne de France, ordonne la modification des coins monétaires. Un édit présumé du 15 décembre 1589, attribué fictivement au cardinal-roi, commande l’arrêt des frappes au nom du défunt Valois.

Les ateliers situés dans les villes tenues par la Ligue commencent à émettre des espèces au nom de “Carolus X Francorum Rex”. Cette transition ne se fait pas uniformément. Certains ateliers continuent de produire des monnaies posthumes au nom d’Henri III pendant quelques mois, tandis que d’autres basculent rapidement vers la nouvelle titulature. La ville de Rouen, dont Charles est l’archevêque, joue un rôle prépondérant dans cette production numismatique.
L’iconographie des pièces d’argent et de billon évolue subtilement pour marquer le changement de régime. Le trait le plus distinctif réside dans l’adoption du chiffre “C” ou “X” en lieu et place du “H” d’Henri III. Cependant, la structure générale des monnaies, notamment les écus et les douzains, conserve les standards métrologiques et visuels en vigueur pour ne pas perturber les usagers habitués à ces modules.
Le douzain aux deux C reste la monnaie la plus courante du règne de la Ligue

Parmi les monnaies frappées sous ce règne éphémère, le douzain aux deux C constitue l’espèce la plus répandue. Cette pièce de billon servait aux transactions courantes et inondait les marchés des villes ligueuses. L’avers présente généralement l’écu de France couronné, accosté de deux lettres “C”, remplaçant les “H” des émissions précédentes. La légende latine indique “CAROLVS. X. D. G. FRANCO. REX” suivi de la lettre d’atelier.
Le revers de ce douzain reprend la croix échancrée traditionnelle, cantonnée de deux lys et de deux couronnelles. La légende religieuse “SIT. NOMEN. DOMINI. BENEDICTVM” (Béni soit le nom du Seigneur) encercle le motif central. Il existe plusieurs variantes de ce type monétaire, notamment des douzains frappés à Rouen en 1593 ou à Amiens en 1594, prouvant que la frappe a perduré plusieurs années après la mort du cardinal en 1590, la Ligue refusant toujours de reconnaître Henri IV.
Les collectionneurs et archéologues trouvent fréquemment ces monnaies associées à des pièces d’Henri III et d’Henri IV dans les trésors enfouis. Cette cohabitation numismatique illustre la confusion monétaire de l’époque où circulaient simultanément les espèces du roi légitime (Henri IV), celles du roi de la Ligue (Charles X) et les anciennes frappes.
Outre le douzain, les ateliers ligueurs ont produit des quarts d’écu et des huitièmes d’écu en argent. Le quart d’écu se distingue visuellement par la présence des chiffres romains “II” de chaque côté de l’écu de France au revers. Le huitième d’écu, quant à lui, affiche les chiffres “V” et “III” (pour huit sols tournois) de part et d’autre du blason. Ces monnaies d’argent portent souvent la croix fleurdelisée caractéristique à l’avers.
Enfin, il convient de noter la qualité variable de ces frappes. Si certains ateliers comme Paris ou Rouen maintiennent un bon niveau technique, d’autres émissions, produites dans l’urgence de la guerre civile, peuvent présenter des flans irréguliers ou des légendes partiellement lisibles.
Les doubles et deniers tournois affichent le portrait couronné du cardinal roi
La monnaie de cuivre, essentielle pour les petites transactions du peuple, n’a pas été négligée par les autorités de la Ligue. Les doubles tournois et les deniers tournois constituent une part importante du monnayage de Charles X. Contrairement à certaines monnaies d’argent stylisées, ces petites espèces en cuivre ou billon bas titre offrent souvent une représentation figurée du souverain.
![doubler tournois de Charles X pour Dijon (atelier P). Avers: CHARLES. X. R. DE. FRANCE: (Mg) (Mm). - P, Revers: +. DOVBL[E.] TOVRNOIS. 1593. . Description revers : Trois lis posés 2 et 1](https://blog.lefouilleur.com/wp-content/uploads/2026/01/Charles-Ier-de-Bourbon-5.jpg)
L’avers de ces pièces arbore un buste couronné tourné vers la gauche. Le roi est représenté portant un manteau d’hermine, symbole de la majesté royale, et parfois le collier de l’ordre du Saint-Esprit. La légende circulaire proclame “CHARLES. X. R. DE. FRANCE”. Ce choix iconographique vise à ancrer la légitimité du cardinal dans l’esprit de la population en utilisant les codes visuels de la monarchie française traditionnelle.
Le revers varie selon la valeur faciale. Le double tournois présente trois fleurs de lys posées deux et un, souvent accompagnées de la mention “DOVBLE. TOVRNOIS” et de l’année de frappe. Le denier tournois, plus petit, affiche deux fleurs de lys au-dessus de la lettre d’atelier, avec la légende “DENIER. TOVRNOIS”. Des ateliers comme Dijon (lettre P) ou Troyes (lettre S) ont produit ces types monétaires.
- Denier tournois : Buste à gauche, revers avec deux lys.
- Double tournois : Buste à gauche, revers avec trois lys.
- Liard : Présente souvent un grand “C” couronné à la place du buste.
Il existe des variations notables selon les graveurs locaux. Par exemple, un double tournois frappé à Dijon en 1593 montre un buste spécifique distinct de ceux gravés à Paris. De même, le liard au C (pour Charles) frappé à Lyon offre une alternative graphique sans portrait, privilégiant l’initiale royale couronnée.
L’écu d’or au soleil et le franc d’argent constituent des émissions rares et prestigieuses
Au sommet de la hiérarchie monétaire se trouve l’écu d’or au soleil. Cette monnaie prestigieuse, symbole de la puissance royale, a été frappée en quantité limitée par les partisans de Charles X. L’exemplaire de 1591 frappé à Paris (atelier A) est emblématique. Il affiche à l’avers l’écu de France couronné sous un soleil, avec la légende “CAROLVS X D G FR ANCOR REX”. Le revers porte une croix fleurdelisée avec la devise “CHRISTVS, REGNAT, VINCIT ET IMPERAT”. Ces pièces servaient principalement aux paiements importants et au financement de la guerre, y compris le solde des troupes espagnoles soutenant la Ligue.
Une énigme numismatique entoure le Franc en argent au buste de Charles X. Les archives font mention de cette monnaie lourde (environ 14 grammes), théoriquement frappée en 1590 à Paris. Cependant, aucun exemplaire authentique d’époque n’a été formellement identifié avec certitude dans les collections modernes, rendant cette pièce mythique. Seules des reproductions en étain datant du XIXe siècle permettent d’imaginer l’aspect de ce franc, qui aurait arboré un buste du roi avec une couronne fermée sur une calotte.

Il existe également des raretés en billon ou argent, comme le demi-franc au col plat frappé à Toulouse. Curieusement, cet atelier a parfois conservé le nom d’Henri III tout en adoptant des types stylistiques proches de la Ligue, ou a produit des hybrides. La complexité de ces émissions de haut rang reflète le chaos administratif de la période.
Caractéristiques techniques des principales monnaies de la Ligue
Voici un tableau récapitulatif des principales spécificités techniques des monnaies émises sous l’autorité de la Ligue au nom de Charles X.
| Type de Monnaie | Métal | Description Avers | Description Revers | Particularité |
| Douzain aux 2 C | Billon | Écu de France accosté de deux “C”. Légende : CAROLVS X… | Croix échancrée cantonnée de lys et couronnelles. | Monnaie la plus courante. |
| Quart d’Écu | Argent | Croix fleurdelisée. Légende : CAROLVS X… | Écu de France couronné accosté de “II” et “II”. | Indication de valeur “II” (Sols). |
| Huitième d’Écu | Argent | Croix fleurdelisée. | Écu de France couronné accosté de “V” et “III”. | Indication de valeur “VIII” (Sols). |
| Double Tournois | Cuivre | Buste couronné à gauche avec manteau. | Trois lys posés 2 et 1. Légende : DOVBLE TOVRNOIS. | Présence du portrait royal. |
| Denier Tournois | Cuivre | Buste couronné à gauche. | Deux lys au-dessus de la lettre d’atelier. | Module plus petit que le double. |
| Écu d’Or | Or | Écu de France couronné sous un soleil. | Croix fleurdelisée avec quadrilobe en cœur. | Devise : CHRISTVS REGNAT… |
La répartition géographique des ateliers monétaires reflète l’influence de la Sainte Union
La géographie des frappes monétaires au nom de Charles X dessine la carte politique de la France divisée de la fin du XVIe siècle. La ville de Rouen, fief ecclésiastique de Charles de Bourbon, occupe une place centrale. L’atelier de Rouen (lettre B) a produit une quantité significative de douzains et d’autres espèces, légitimant l’archevêque comme souverain dans sa propre métropole.
Paris, bastion de la Ligue et des Seize, a également été un centre de production majeur (atelier A), notamment pour les espèces d’or et les gros modules d’argent. D’autres villes ralliées à la cause catholique ultra, comme Nantes (atelier T), Amiens, Troyes (atelier S) et Dijon (atelier P), ont activement participé à l’effort monétaire. À Nantes, par exemple, on retrouve des quarts et huitièmes d’écu frappés bien après la mort physique du roi de la Ligue, jusqu’en 1597 pour certaines émissions locales, témoignant de la résistance du duc de Mercœur en Bretagne.
À l’inverse, certains ateliers situés dans des zones d’influence ligueuse ont adopté une posture ambiguë ou réfractaire. Des villes comme Narbonne, Limoges, Poitiers ou Grenoble ont parfois refusé de frapper au nom du cardinal, préférant continuer les émissions au nom d’Henri III, même après sa mort. Toulouse (atelier M) présente un cas intéressant avec des frappes de demi-francs qui maintiennent le nom d’Henri III en 1590 tout en étant sous domination ligueuse.
La chute progressive des bastions de la Ligue face à la reconquête militaire et politique d’Henri IV a entraîné la fermeture ou le ralliement de ces ateliers. Lorsque Henri IV abjure le protestantisme et se fait sacrer, il récupère progressivement le contrôle de la monnaie. Cependant, la circulation des pièces de Charles X a perduré, ces monnaies étant souvent démonétisées ou refondues plus tard, ou continuant de circuler pour leur valeur intrinsèque en métal.















