Découvert fortuitement en 1979, le trésor de Saissac constitue le plus ancien dépôt de monnaies royales du sud de la France. Composé de près de 2000 deniers tournois enfouis vers 1270, ce fonds exceptionnel témoigne de l’intégration politique du Languedoc au royaume de France.
La découverte archéologique réalisée à Saissac constitue le plus ancien dépôt de monnaies royales mis au jour dans le sud de la France, dépassant par sa réalité historique les légendes de butins wisigoths longtemps recherchés en ces lieux. Ce fonds numismatique exceptionnel, composé de près de 2000 deniers et enfoui vers 1270, raconte l’intégration politique du Languedoc à la couronne de France sous Louis IX. L’histoire de cet ensemble monétaire mêle intrigue médiévale, fouilles destructrices du XIXe siècle et une rocambolesque affaire judiciaire contemporaine débutée par un coup de bulldozer en 1979.
Le château de Saissac domine la Montagne Noire depuis le Xe siècle
Positionné stratégiquement sur les contreforts de la Montagne Noire, le site de Saissac surveille la plaine du Lauragais depuis l’Antiquité. Si l’occupation romaine et wisigothe reste probable sur ce promontoire rocheux, l’analyse au carbone 14 d’un fragment de charbon intégré aux maçonneries du donjon date la construction initiale du début du Xe siècle. L’histoire écrite mentionne la forteresse dès 960, lors d’une cession par l’évêque de Toulouse au comte de Carcassonne.

La seigneurie passe ensuite aux mains de puissants vassaux qui adoptent le nom du lieu. Cette lignée conserve le fief jusqu’au début de la Croisade des Albigeois en 1209. L’omniprésence de l’eau favorise le développement d’une industrie textile florissante. Les draperies locales acquièrent une renommée qui perdure jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, faisant de la petite ville une véritable fourmilière économique au Moyen-Âge.
Bertrand de Saissac protège les troubadours et défie l’Église
Figure emblématique de la lignée, Bertrand de Saissac (1140-1202) incarne le seigneur méridional cultivé et impétueux. Grand amateur de poésie, il offre l’hospitalité aux troubadours célèbres comme Peire Vidal. Sa cour accueille également les bonshommes cathares, ce qui lui vaut une condamnation posthume pour hérésie quarante ans après son décès. Son corps subit alors une exhumation pour finir sur le bûcher.
Son tempérament colérique se manifeste lors de l’élection de l’abbé d’Alet. Mécontent du choix de l’Église, Bertrand fait emprisonner le nouvel élu. Il ordonne ensuite le déterrement du précédent abbé défunt, installe le cadavre sur le siège abbatial et organise une nouvelle élection sous cette présidence macabre. Son protégé, Boson, obtient ainsi le poste, l’archevêque de Narbonne validant l’opération contre rétribution financière.
La croisade des Albigeois force l’exil des seigneurs locaux
La prise de Carcassonne par Simon de Montfort en 1209 bouleverse l’ordre établi. Les barons locaux doivent se soumettre ou partir. La famille de Saissac choisit l’exil, abandonnant ses terres aux lieutenants des armées royales. Bouchard de Marly puis Lambert de Thurey administrent la forteresse.
Le pouvoir royal s’installe durablement. L’Inquisition, menée par le frère Ferrier surnommé le « Marteau des hérétiques », tient tribunal au château en 1243. Malgré le retour partiel de certains descendants ayant juré fidélité à Louis IX, la région appartient désormais à la couronne de France. Le château subit plus tard des modifications pour l’artillerie lors des Guerres de Religion avant de finir en carrière de pierres à la Révolution.

Les chercheurs de 1862 dynamitent le donjon pour un butin imaginaire
Une société de chercheurs acquiert les ruines en 1862 avec un objectif précis. Ces investisseurs ne s’intéressent pas à l’architecture médiévale mais poursuivent une chimère. Persuadés que le site abrite les richesses perdues des Wisigoths, ils fouillent sans méthode. Leur obstination cause des dommages irréversibles, notamment la destruction à la dynamite de la partie la plus ancienne du donjon.
Leur théorie repose sur le pillage du Temple de Jérusalem par Titus en 70, rapporté ensuite à Rome. Lors du sac de Rome en 410, Alaric Ier s’empare de ces objets sacrés, dont le chandelier à sept branches et l’Arche d’Alliance. Le butin voyage jusqu’à Toulouse, capitale du royaume wisigoth.
La légende du chandelier de Jérusalem attire les convoitises
L’hypothèse des fouilleurs du XIXe siècle se fonde sur la bataille de Vouillé en 507. Clovis tue Alaric II et met en déroute l’armée wisigothe. Selon la légende, la reine Théodogothe fuit Toulouse avec le magot royal vers Carcassonne mais doit s’arrêter précipitamment à Saissac face à l’avance franque.
Les prospecteurs de 1862 espèrent exhumer la Menorah ou les trompettes de Jéricho. Ils ne trouvent ni reliques bibliques ni ossements royaux. Leurs efforts ne laissent que des cratères béants, ignorant que la véritable fortune du site, bien plus modeste mais historiquement réelle, repose ailleurs sous la terre.
Le chantier du village de vacances révèle une poterie remplie de pièces en 1979
La municipalité lance en 1979 la construction d’un village de vacances au lieu-dit « La Croix ». Une entreprise de travaux publics entame le nivellement du terrain en octobre. Le conducteur d’engin, Alain, et son collègue Michel travaillent dans le froid matinal lorsque la lame du bulldozer heurte un obstacle inhabituel.
Alain descend de sa machine pour inspecter des débris de terre cuite. Les deux hommes constatent qu’ils viennent de briser un récipient contenant une multitude de petites monnaies en argent. Ils réalisent immédiatement la valeur potentielle de leur trouvaille et remplissent leurs poches, dissimulant l’ampleur de la découverte.
Deux ouvriers tentent de vendre la trouvaille à des numismates
L’appât du gain motive les inventeurs à écouler rapidement les pièces. Michel vend un lot de 500 unités à un antiquaire de Blagnac. La compagne d’Alain contacte un numismate toulousain pour vendre sa part. Ce professionnel, soupçonneux face à l’origine douteuse des deniers, mène une enquête discrète.
Il identifie la provenance du dépôt monétaire et alerte un étudiant en archéologie, Monsieur Depeyrot. La mairie de Saissac, informée de la situation, dépose plainte le 4 décembre. L’étau se resserre autour des deux ouvriers qui pensaient avoir réalisé l’affaire du siècle.

La gendarmerie saisit le magot et les tribunaux tranchent
Michel se présente à la gendarmerie et restitue 59 pièces, avouant que d’autres gisent encore sur le terrain. L’archéologue Monsieur Passelac fouille officiellement le site et récupère 643 deniers supplémentaires. Une perquisition chez Alain permet aux gendarmes de saisir 755 monnaies ainsi que des fragments de céramique.
Le tribunal correctionnel de Carcassonne condamne les deux hommes en février 1982. La valeur de l’ensemble est estimée à environ 2970 euros (19 500 francs de l’époque). Un accord permet à la commune de racheter les parts des inventeurs grâce à une subvention régionale, préservant ainsi l’intégrité de la collection.
Le cambriolage de 1995 mène les enquêteurs jusqu’en Normandie
Les péripéties continuent le 9 décembre 1995. Un incendie criminel ravage les locaux du SIVOM où le coffre contenant les pièces était stocké. Les gendarmes retrouvent le coffre éventré et vide dans un champ voisin. Les 1800 deniers ont disparu une seconde fois.
L’enquête dure six mois et conduit les forces de l’ordre jusqu’à Caen. Cinq malfaiteurs de Carcassonne, incapables d’écouler cette marchandise trop identifiée dans le milieu numismatique, sont interpellés en Normandie. Le butin revient finalement à Saissac. Ironie de l’histoire, le village de vacances construit sur le lieu de la découverte porte le nom occitan « L’Amagatal », signifiant « la cachette ».
L’analyse des deniers confirme un enfouissement vers 1270

L’étude scientifique menée en 1987 par des experts numismates révèle la composition précise du fonds. Sur les 1957 pièces rassemblées, l’immense majorité provient des ateliers royaux. Ce stock monétaire témoigne de la pénétration de la monnaie du roi de France en terre occitane.
Le dépôt contient principalement :
- 1909 deniers tournois (Louis VIII et Louis IX).
- 6 deniers tournois de Philippe II.
- 3 oboles tournois.
- 39 deniers féodaux.
Voici la répartition des monnaies féodales identifiées dans le lot :
| Origine géographique | Autorité émettrice | Quantité |
| Tours | Saint-Martin de Tours | 25 |
| Riom | Comté d’Auvergne | 5 |
| Provence | Marquisat de Provence | 4 |
| Poitou | Comtes du Poitou | 3 |
| Toulouse | Comté de Toulouse | 1 |
| Le Mans | Comté du Maine | 1 |
L’examen des légendes, notamment la prédominance de la mention “TURONUS CIVIS”, permet de dater la thésaurisation. Ces frappes débutent vers 1240-1250. L’absence totale de monnaies des règnes de Philippe III et Philippe IV indique que l’enfouissement n’a pas dépassé les années 1280. Les experts s’accordent pour situer la constitution de cette épargne autour de 1270. Cette date correspond au moment où la livre tournois supplante définitivement la monnaie melgorienne locale dans les échanges commerciaux de la région.
















