Usurpateur romain (350-353), Magnence élimine Constant avant d’affronter Constance II. Son règne bref est marqué par d’importantes émissions monétaires (Maiorina, Solidus) et l’usage politique du Chrisme. Il se suicide après sa défaite, laissant un monnayage abondant, varié et souvent imité.
Flavius Magnus Magnentius, officier d’origine barbare, s’empare de la pourpre impériale en 350 après J.-C., plongeant l’Occident romain dans une guerre civile contre Constance II qui marquera durablement l’histoire numismatique. Ce règne bref de trois ans se caractérise par une production monétaire abondante et complexe, témoin des tentatives désespérées de l’usurpateur pour légitimer son pouvoir et financer ses troupes. Les collectionneurs et historiens analysent aujourd’hui ces solidi, siliques et maiorinae pour décrypter la propagande politique et les difficultés économiques d’un empire fracturé.
Magnence prend le pouvoir par la force en éliminant Constant
Magnence, connu sous le nom complet de Flavius Magnus Magnentius, n’était pas destiné au trône par le sang. Né sur la rive occidentale du Rhin, il possédait le statut de « lète », désignant un barbare intégré à l’Empire pour le défendre. Sa mère était probablement franque et son père breton. Cette double origine ne l’a pas empêché de gravir les échelons de la hiérarchie militaire romaine. Vers 350, il commande les légions gauloises et jouit d’une popularité grandissante auprès de ses troupes.

L’Empire d’Occident était alors sous la coupe de Constant, le dernier fils de Constantin le Grand présent dans cette partie du territoire. Ce souverain avait déçu l’aristocratie et l’armée par son comportement jugé incapable et débauché. Magnence, homme de guerre rude, perçoit ce mécontentement général comme un levier pour satisfaire ses ambitions. Il s’allie avec Marcellinus, le trésorier impérial, ce qui lui permet de distribuer de larges sommes d’or pour acheter la fidélité des légionnaires.
Le coup d’État éclate lors d’un banquet organisé à Autun. Magnence y revêt le diadème impérial sous les acclamations orchestrées de ses soldats. Constant, qui s’adonnait à la chasse dans les environs, se retrouve pris au dépourvu. Il tente de fuir vers l’Espagne pour sauver sa vie. La cavalerie de l’usurpateur le rattrape aux pieds des Pyrénées et l’exécute sommairement en 350. L’administration désastreuse du fils de Constantin avait lassé les populations, si bien que l’autorité de Magnence est rapidement reconnue dans la majeure partie de l’Occident, de la Bretagne à l’Italie.
Un seul membre de la famille constantinienne tente une résistance immédiate à Rome. Népotien, neveu de Constant, se proclame empereur et tient la ville éternelle. Son aventure tourne court. Après seulement vingt-huit jours, les troupes fidèles à Magnence reprennent la ville. Ce bref épisode se termine dans un bain de sang, les partisans de Népotien étant massacrés sans pitié pour asseoir l’autorité du nouveau maître de l’Occident.
L’affrontement sanglant contre Constance II scelle le destin de l’usurpateur
La prise de pouvoir de Magnence ne reste pas sans réponse. À l’Est, les légions du Danube refusent de se rallier au meurtrier de Constant. Elles élèvent leur propre général, Vetranio, à la pourpre. La situation politique se complexifie avec deux usurpateurs face à Constance II, empereur d’Orient et frère du défunt Constant. Magnence et Vetranio tentent d’abord une alliance pragmatique face à la menace de l’Est. Ils envoient une ambassade commune à Constantinople pour exiger une reconnaissance officielle.
Constance II, alors occupé à repousser les Perses sur l’Euphrate, joue la montre. Il nomme son cousin Gallus au rang de César pour gérer l’Orient et marche vers l’Europe. Sa stratégie consiste à diviser ses adversaires. Il parvient à isoler Vetranio en soudoyant ses troupes. Lors d’une rencontre à Naissus, en Serbie, l’armée de Vetranio change de camp et acclame le fils de Constantin. Vetranio est contraint à l’abdication, mais obtient une retraite paisible en Bithynie, une clémence rare à cette époque.
Le conflit direct entre Magnence et Constance II devient inévitable. L’année 351 voit les premières manœuvres militaires tourner à l’avantage de l’usurpateur occidental. Magnence repousse son adversaire et refuse tout compromis. Cependant, la bataille décisive de Mursa, sur la Drave, change la donne le 28 septembre 351. Au prix de pertes effroyables des deux côtés, les troupes orientales, mieux équipées et disciplinées, brisent les lignes de Magnence. L’usurpateur échappe de peu à la capture et s’enfuit vers Aquilée.
La fin du règne approche. Magnence perd le contrôle de l’Italie et se replie en Gaule, établissant son dernier quartier général à Lyon. Ses ressources financières s’épuisent et ses alliés, comme la ville de Trèves, se retournent contre lui. En 353, après une ultime défaite à Mons Seleucus, Magnence choisit le suicide. Il se jette sur son épée pour éviter l’humiliation de la capture, mettant fin à trois années de guerre civile qui ont considérablement affaibli les forces vives de l’Empire.
Le double jeu religieux de Magnence entre paganisme et symboles chrétiens

L’historiographie retient souvent l’image d’un Magnence païen, opposé au christianisme de la dynastie constantinienne. Il est vrai que l’usurpateur a favorisé les cultes traditionnels, notamment à Rome. Il autorise à nouveau les sacrifices nocturnes, que Constant avait interdits en 341. Il place des païens à des postes élevés de l’administration urbaine, comme la préfecture de l’annone.
Une inscription retrouvée au Vatican témoigne de cette ferveur retrouvée. Un prêtre païen y remercie l’empereur d’avoir mis fin à la « longue nuit » chrétienne. Les cérémonies en l’honneur de la déesse Cybèle reprennent publiquement. Cette politique vise à s’attirer les bonnes grâces de l’aristocratie sénatoriale romaine, restée très attachée aux traditions ancestrales et hostile aux réformes religieuses imposées par les fils de Constantin.
Pourtant, la réalité numismatique nuance cette vision. Magnence fait preuve d’un réalisme politique évident. Il ne déclenche pas de persécutions contre les chrétiens et cherche même à rassurer l’Église. C’est sous son règne que sont frappées certaines des monnaies arborant les symboles chrétiens les plus explicites de l’Antiquité tardive. Le célèbre grand bronze au Chrisme (monogramme du Christ entouré de l’Alpha et de l’Oméga) constitue un outil de propagande destiné à prouver son orthodoxie ou du moins sa neutralité bienveillante envers la foi dominante de ses sujets.
Les spécificités techniques des monnaies de Magnence et l’inflation galopante
Le système monétaire romain du IVe siècle traverse une crise profonde. Constant et Constance II avaient tenté une réforme en introduisant la Maiorina (pecunia maiorina), une monnaie de bronze plus lourde et contenant une infime part d’argent pour restaurer la confiance. Magnence hérite de ce système mais doit faire face à des impératifs économiques urgents pour payer ses légions.
L’inflation oblige l’usurpateur à modifier constamment le poids et le titre de ses émissions. La production se concentre massivement sur le bronze. Les frappes en métaux nobles se raréfient. Le Solidus d’or, étalon de l’économie, subit une dévaluation sous son règne. En 352, après la perte des territoires italiens, Magnence réduit le poids de son solidus à environ 3,72 grammes (20 carats), tentant d’économiser le métal jaune devenus rare.
Le tableau ci-dessous résume les principales dénominations émises sous Magnence et leurs caractéristiques :
| Dénomination | Métal | Rareté | Caractéristiques et Observations |
| Solidus | Or | Rare | Poids réduit à la fin du règne. Frappé principalement à Trèves, Lyon et Aquilée. |
| Silique | Argent | Très Rare | Production quasi inexistante après 351 par manque de métal blanc. |
| Double Maiorina | Bronze | Courant | Module large (26-28mm). Souvent frappée avec le revers au Chrisme. |
| Maiorina | Bronze | Très Courant | La monnaie standard du règne. Rapidement dévaluée et imitée. |
| Demi-Maiorina | Bronze | Courant | Divisionnaire utilisé pour les petites transactions quotidiennes. |
Les ateliers monétaires jouent un rôle stratégique. Magnence contrôle les ateliers de Gaule (Trèves, Lyon, Arles, Amiens) et d’Italie (Aquilée, Rome) au début de son règne. L’atelier d’Amiens (Ambianum, marque AMB) revêt une importance particulière, car il se situe dans la région natale de l’usurpateur. C’est là que seront produits certains des plus beaux exemplaires de bronzes au Chrisme.

Identifier les revers emblématiques comme le grand Chrisme ou les deux Victoires
La propagande impériale utilise le revers des monnaies pour diffuser des messages de victoire et de légitimité. Les types monétaires de Magnence sont peu nombreux mais très caractéristiques. Ils permettent aux numismates d’identifier rapidement les émissions de cette période troublée. Le message central tourne toujours autour de la libération de l’Empire et du succès militaire, même quand la réalité du terrain contredit ces affirmations.
Voici les principaux thèmes iconographiques rencontrés :
- FELICITAS REIPVBLICAE : L’empereur debout tenant une victoire et le labarum. Ce type proclame le retour de la prospérité publique grâce au nouveau régime.
- GLORIA ROMANORUM : L’empereur à cheval terrassant un ennemi barbare ou un soldat adverse. Ce visuel dynamique exalte la vertu guerrière de Magnence, protecteur de la romanité.
- VICTORIAE DD NN AVG ET CAES : Deux Victoires tenant une couronne inscrite VOT V MVLT X. Ce type célèbre les vœux quinquennaux de l’Auguste (Magnence) et de son César (son frère Decentius).
- SALVS DD NN AVG ET CAES : Le fameux grand Chrisme entre l’Alpha et l’Oméga. Ce revers associe directement la santé des empereurs à la protection du Dieu des chrétiens, une image puissante frappée massivement à Amiens.
Le style des portraits monétaires évolue également. Magnence y est représenté tête nue, sans diadème au début, puis diademé. Ses traits sont épais, le cou fort, reflétant sa nature de soldat et ses origines barbares assumées. Contrairement aux effigies idéalisées de la dynastie constantinienne, le portrait de Magnence conserve une certaine brutalité réaliste.
La prolifération des imitations barbares suite à la fermeture de l’atelier d’Amiens

La guerre civile a désorganisé les circuits d’approvisionnement en numéraire. Les campagnes militaires incessantes et les mouvements de troupes ont vidé les caisses. De plus, la reconquête progressive de Constance II a des conséquences directes sur la production monétaire. Après sa victoire, Constance II ordonne la fermeture de l’atelier d’Amiens, symbole du pouvoir de l’usurpateur, et centralise la frappe à Lyon et Arles.
Cette décision, couplée aux incursions des peuples germaniques qui coupent les routes commerciales depuis Trèves, crée une grave pénurie de petite monnaie en Gaule du Nord et en Bretagne insulaire. Les populations locales et les garnisons isolées manquent de liquidités pour les échanges quotidiens.
Pour pallier ce manque, un phénomène massif d’imitations locales se développe. Des artisans gravent des coins non officiels pour frapper des copies de monnaies de Magnence, souvent de style grossier. Ces “imitations barbares” reprennent les types les plus courants, comme les deux Victoires ou le cavalier terrassant l’ennemi. On les reconnaît à leur style naïf, leurs légendes souvent illisibles ou erronées, et leur poids irrégulier. Ces monnaies de nécessité ont circulé longtemps après la mort de Magnence, tolérées par l’administration faute de mieux, jusqu’à ce que Valentinien Ier remette de l’ordre dans le système monétaire vers 360.















